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La mort de Ba Mamadou ou la malédiction bien guinéenne

29.05.2009

Par un jour pluvieux de juillet 1991, perdu dans une foule immense de militants surexcités, je m'efforçais d'avoir une position pour voir l'homme sur lequel reposaient tous les espoirs. Après deux jours d'attente pour entrevoir le Messie, je ne voulais pour rien au monde manquer l'évènement. Il me fallait voir Ba Mamadou en chair et en os. Après un accueil des plus chaleureux, l'homme providence s'est installé à la tribune et a commencé un réquisitoire contre le régime du Général Conté. A la question de savoir pourquoi il n'a pas respecté le rendez-vous il dira « C'est la faute du Général Lansana Conté. Il est impossible de ce déplacer dans ce pays. Pour parcourir une distance de moins de 600 km il vous faut des semaines. Et puis il n'y a pas de téléphone pour au moins annoncer à nos militants nos difficultés…. Quand je serai Président donnez moi six mois. Si toutes les préfectures n'ont pas de Téléphone, mobilisez vous pour me dégager du pouvoir. Par les temps qui courent ce sont des problèmes qu'on règle en trois mois… ».

C'est ce jour que j'ai connu Ba Mamadou physiquement. Sinon j'avais connu l'homme à travers ses écrits et ses interventions sur les radios étrangères. Ba Mamadou était un révolutionnaire (pas dans le sens rétrograde du gourou Sékou Touré) qui voulait bousculer les tabous pour faire changer les choses. BM était un républicain convaincu qui voulait faire de la Guinée un pays normal où les citoyens gagnent correctement leur vie. En bon économiste, BM était un homme révolté de voir ses concitoyens croupir dans une misère noire malgré les énormes potentialités économiques du pays. Bâ était un homme sidéré de voir ses concitoyens avoir peur de revendiquer leurs droits les plus élémentaires. Alors au début des années 90 il s'est lancé dans la bataille avec pour seules armes sa plume et son courage.

Quand Alpha Condé a été menacé après son retour triomphal, le régime de Conté avait pensé avoir réussi à étouffer dans l'œuf toute volonté de résistance. C'était sans compter avec l'audacieux Ba Mamadou. Celui-ci a commencé à combattre le régime dictatorial de Conté à visage découvert. Il s'est installé à Kaloum plus précisément à Bolbinet à deux pas du Palais Présidentiel et a entamé un combat qui au départ était suicidaire. En effet, au lieu de faire tout comme bon guinéen, critiquer à voix basse quand toutes les portes et fenêtres sont bouclées, il a opté pour la stratégie des hommes convaincus, courageux et très sûrs d'eux. Il s'est mis à coucher sur papier les critiques les plus acerbes contre le gouvernement sur place. Il n'omettait jamais de mettre son adresse complète et assurait lui-même la distribution du courrier, en commence par la Présidence où il déposait une copie au portail et dans les mains de la garde présidentielle.

Les guinéens sont tombés sous le charme de ce guinéen singulier. Ils étaient agréablement surpris de découvrir que des Hommes de ce calibre existaient encore en Guinée malgré les ravages du PDG. Ils se sont rendus compte qu'on peut critiquer les plus hautes autorités et exister le lendemain. Alors ils ont commencé à affluer. Ce sont les jeunes qui ont osé les premier tenter l'aventure. Et puis le mouvement a pris de l'ampleur. Le phénomène Bâ Mamadoumania a fini par gagner toute la Guinée. Les préfets et gouverneurs les plus zélés ont cédé devant la puissante mobilisation.

Et puis tout le monde a commencé à penser que ce qui est possible pour Ba Mamadou pouvait l'être pour eux aussi. Les candidats ont afflué de partout. Siradiou Diallo, Alpha Condé, Jean Marie Doré et les autres se sont mis dans la danse en même temps que les considérations partisanes, ethniques, claniques et régionales pour le plus grand bien du régime en place. Incontestablement, Ba Mamadou demeure le premier combattant pour l'avènement du multipartisme en Guinée.

Bâ Mamdou avait le don de l'éloquence et une faculté d'analyse hors paire. Il n'a jamais critiqué sans, en retour, faire des propositions solides et concrètes pour résoudre le problème posé. Ainsi, après la prise du pouvoir par Dadis il avait dit que les politiciens qui ont soutenu le coup d'Etat vont se mordre le doigt. C'est exactement ce qui se passe aujourd'hui même si les partisans de Alpha Condé continuent de croire que ce dernier est le candidat naturel du CNDD.

Bâ Mamadou était un homme qui disait à qui veut l'entendre ce qu'il pense. Ainsi, il avait dit à la veille des élections de 1993 à ses bailleurs de fonds qui étaient dans la majorité des commerçants qu'une fois au pouvoir qu'ils auront à faire à lui. Car pour lui dans un Etat normal tout le monde doit s'acquitter correctement de ses impôts. De même en 1997, il a en plein meeting à Matoto confirmé les rumeurs qui circulaient à l'époque sur ses arriérés de loyer.

Bâ Mamadou avait de l'amour sans faille pour son pays. Il aimait la Guinée pas au sens de Lansana Conté qui a tellement adoré la Guinée qu'il a préféré s'accrocher au pouvoir tout en sachant pertinemment qu'il n'avait pas les qualités requises pour faire face à la situation dramatique dans laquelle ses concitoyens étaient plongés.

Avec Ba, ce ne sont pas les exemples qui manquent. Ainsi, lors de la campagne pour les présidentielles de 1993 il a osé ouvrir à Faranah le débat sur l'alternance ethnique au pouvoir. Les gens à court d'argument ont crié au scandale. Alors que dans tous les pays normaux ce gendre de débat existe. Que cela soit au Sénégal, au Nigeria, au Ghana et même dans des pays développés comme la Belgique. Au Nigeria par exemple c'est une tradition si le Président est du Sud, le Vice doit être obligatoirement du Nord et vice-versa.

Tous ceux qui ont côtoyé Conté le disent. Le Général avait peur de Siradiou Diallo pour son réseau de relations à travers le monde mais il respectait Ba Mamadou pour son courage légendaire et son honnêteté. Les autres opposants ne comptaient pas assez aux yeux de l'ancien dictateur.

La seule ombre au tableau ce sont les alliances multiples et au contour mal défini. Il n'a pas compris par exemple que l'alliance UNR-RPG-PGP, UNR-PUP ou même la fusion UNR-PRP avaient peu de chance d'aboutir parce que les clauses n'étaient pas souvent assez claires. Il a cru à la franchise de tout le monde. Ce qui est une bêtise en politique surtout en Guinée. En plus, il a eu tort de quitter et de vouloir détruire l'UPR, le parti qui lui a donné la victoire aux présidentielles de 1998. Il a également eu tort de refuser l'affrontement pour récupérer la victoire qu'on lui a volé en 1998. Un homme qui a mobilisé plus de 500 mille partisans la veille de l'élection ne devrait pour rien au monde accepter un vol aussi flagrant.

En tout Etat de cause, la Guinée doit beaucoup à Ba Mamadou. C'est lui qui a allumé le petit instinct de révolte qui existe aujourd'hui dans l'âme du guinéen notamment les jeunes. Malheureusement le pays n'a pas suffisamment profité des potentialités de cet homme d'Etat exceptionnel. Les guinéens vont compatir et verser beaucoup de larmes. Comme ils l'avaient fait auparavant pour Siradiou Diallo, Ibrahima Baba Kaké, Camara Laye, Williams Sassine et les autres. Le problème c'est qu'ils risquent bien de répéter les mêmes bêtises avec le futur Ba Mamadou. Cela commence à ressembler à une malédiction bien guinéenne. Nous contribuons par notre indifférence à tuer à petit feu tous les guinéens capables d'aider ce pays à s'en sortir et une fois qu'ils sont morts nous nous précipitons pour verser des larmes de crocodiles et à nous attrister sur notre sort. Que c'est dommage pour ce pays.

 

Thierno Sow pour Tamsirnews.com

 

 

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