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détenus, placés dans la cellule D, souffrent de faim et de soif. S'ils ont la chance de mourir avant dimanche matin, ils seront enterrés dans une fosse commune. Au cas échéant, ils vont être ensevelis les yeux hagards. Il n'y a rien à tenter pour les sauver. C'est la Révolution. Et la Révolution a soif de sang. Le sang du peuple. En feignant d'ignorer la présence de Néma Diallo, le chef Dada tempête à l'adresse de ses hommes, toujours en garde-à-vous, les fesses bien serrées. -Demain, que tous se rendent à la grande prière du Vendredi, à la grande mosquée. Après la prière, on récitera la sourate fatiha pour la longévité du camarade président Ahmed Sekou Touré, pour le triomphe de la Révolution et pour l'annihilation et la capture des traîtres de la Révolution. Après-demain samedi, dans la brise du matin, tu envoies cinq bagnards dans mon sentier, un camion viendra, comme d'habitude, prendre d'autres pour des chargements de sable, de bétons, de pierres à envoyer sur mon sentier. Je veux que la construction se termine d'ici trois mois. Si ça retarde faute de travailleurs, je te tiendrai pour responsable. Compris ?
-Oui, chef.
-Comme d'habitude, tu laisses tranquille Thierno.
Il ceinture Néma Diallo en l'entraînant galamment vers la sortie. En signe d'au revoir, le garde Kasia Botha et ses hommes aboient dans leur dos la chanson monstrueuse de la Révolution. Emile Dada se carre en se calant derrière le volant de sa jeep russe, Néma Diallo, sa fornicatrice, assise à côté de lui. Sans le regarder, elle lui demande : « Qui sont ces treize détenus placés dans la cellule D ? ». « Ce sont de petits commerçants qui ont eu l'outrecuidance d'introduire de la marchandise sénégalaise à Labé. Je ne les connais pas du tout. Mais Ils sont en intelligence avec Petit Touré, commerçant de son état, qui vient de tenter de renverser le Guide de la Révolution, le camarade Ahmed Sekou Touré, en finançant un complot. On ne connaît pas encore le cerveau de ce complot dit complot des commerçants. Mais ce qui est sûr c'est que Petit Touré est le principal artificier de ce complot avorté grâce à la vigilance et au flair du Chef Suprême de la Révolution. Petit Touré se croyait intouchable parce que se disant descendant de l'Almamy Samory Touré. Il a été arrêté, il y a une semaine, à Conakry. Il est en prison. D'ailleurs à l'heure actuelle, il doit être déjà mort. Ne répète à personne ce que je viens de te dire sur cette affaire. Sinon… » Il la regarde de ses yeux injectés de sang puis se passe l'index droit le long de son cou. Elle détourne son regard et s'agrippe. Emile Dada est un « bâtard » métisse libanais, un bel homme, et parle bien français. Il est poète. Mais un poète au service du mal.
La jeep démarre, plonge dans des crevasses, peste en sortant des trous, balance à gauche, s'incline à droite, avance dans l'obscurité avec un seul phare allumé, traverse le pont Sassé, fonce à toute allure, grimpe la pente, stoppe net à un barrage tenu par des miliciens armés d'armes à feu et de gourdin, dans les environs de la grande mosquée. Un milicien, armé d'une lance à pierre, s'avance. Il ouvre sa boîte à camember pour beugler le « Prêt pour la Révolution… » Emile l'interrompt brutalement et gueule.
-Ta gueule ! Bande de cons. On n'arrête pas une jeep russe. Et puis ta gueule pue. Dégage!
La corde s'abaisse brusquement. Les fautifs miliciens, en garde-à-vous, tonnent un grand « pardon !». La jeep russe disparaît en soulevant un nuage de poussière rouge.
Chapitre 5
La prison de Labé comprend deux longs bâtiments qui rivalisent de méchancetés, de cruautés. Entre ces bâtisses, au fond, face à l'entrée principale, la cabine de torture s'impose à côté des WC. C'est là que les prisonniers déversent leurs merdes entre 4 h et 5 h du matin. Le bâtiment de gauche porte le nom de Leopold Sedar Senghor, celui de droite Houphouët-Boigny. Chaque bâtiment comprend 13 cellules et porte une lettre alphabétique sur la porte. Le bâtiment Senghor débute les 13 premières lettres alphabétiques. Le bâtiment Houphouët complète les 13 dernières lettres alphabétiques. Chaque cellule fait neuf mètres carrés. Chaque cellule contient au minimum dix condamnés.
Le samedi, à 6h du matin, sous un froid cinglant, Thierno et ses codétenus se réveillent en sursaut. Kasia Botha, suivi de ses hommes, Toumani Kasanga, Karim Doc, Mamady Tangué, Toya Waza Banga, armés de gourdins, de barre de fer, de cordes, tambourinent la porte de la cellule B dans un flonflon de menottes, de clés, de craquement de Kalachnikov. «Debout, bande de fainéants ! La Révolution vous nourrit et vous passez tout votre temps à roupiller. Vous flemmardez là à longueur de journée. Allez ! Sortez ! Vous allez servir la Révolution… » Dans la cellule B du bâtiment Senghor, ils laissent Thierno Diallo, tranquille. Mais ses douze codetenus bagnards sont violemment tirés de leur trou. Karim et Mamady leur passent les menottes aux poignets et des chaînes aux chevilles. Ils sont rapidement embarqués dans le camion chinois garé devant la prison. Même scénario dans le bâtiment Houphouët où 6 anonymes prisonniers, en haillons, sont roués de coup avant d'êtres menottés, enchaînés puis jetés violemment dans le camion. Les malheureux s'entrechoquent, mais ne gémissent pas de douleur. Ça encaisse ! Kasia Botha, chef de bord et commandant de l'équipe, s'installe, fièrement et avec beaucoup d'autorité, à côté de Momo Jo, le chauffeur du camion chinois, un indicateur réputé pour son cynisme. Le contingent de Kasia s'embarque. Toya Waza Banga pointe sa Kalachnikov sur le tas que forment les bagnards couchés dans le camion comme du bétail méchamment ligoté sur le chemin de l'abattoir.
Le camion chinois s'ébranle, les phares allumés. Il traverse la ville enveloppée de brouillard. Un vent glacial fouette les maigres corps mal vêtus. Le camion prend la direction de la sortie de la ville, dans la direction du camp militaire El hadj Omar Tall. Il s'affole et accélère. Les forçats se mettent à grincer des dents. Il dépasse le camp militaire, s'engage sur une piste caillouteuse, plonge, tête en avant, dans des trous, balance à droite et à gauche. Les forçats enchaînés et ballottés se cognent durement la tête sous les méchants regards des gardes agrippés à la barre de fer transversal de la carrosserie du camion. Il s'enfonce dans un espace bourré d'arbres et pleins de hautes herbes, de grandes roches, de grosses pierres. Derrière les grandes roches, le vide. Le camion, haletant, gare à côté des pioches, des marteaux, des pelles, des cailloux mis en tas çà et là.
Kasia Botha, habillé d'un treillis vétuste, pose pied à terre. Il commande à ses hommes de débarquer la cargaison.
Sur ordre de leur commandant de bord, Toumani Kasanga, Karim Doc dit Albella à cause de son cynisme riant, Toya Waza Banga, Mamady Tangué, quadrillent les lieux. Toya, menaçant avec son arme, ne quitte pas des yeux les forçats. Momo Jo quitte son volant et se plante à côté du chef en fumant des cigarettes Milo fabriquées par la Révolution. Kasia lance son commandamment « Prêt pour la Révolution ! Au travail. »
Armés de pelles, de pioches, de marteaux, les dix huit se mettent au travail. Ils besognent. Ils se défoncent les muscles. Ils sont au service de la Révolution. Le froid les botte les fesses. Ils s'écorchent les pieds contre des cailloux aussi tranchants que des rasoirs. Mais ils s'interdisent de gémir. Leur cerveau refuse de recevoir les messages de douleur envoyés par le nerf sciatique. Ça leur réussit ! Ils piochent, pellettent, mettent en tas les gravillons, chargent le camion chinois. Ils ne sentent ni douleur ni froid. Boubacar Diallo et un certain Lamarana Diallo, un gringalet, travaillent côte à côte. Ils se sont connus au cachot. Boubacar est son aîné de quelques années. Lamarana Diallo qui, de teint clair, beau garçon âgé seulement de 14 ans, purge une peine d'emprisonnement de 28 ans de travaux forcés. Il est en prison depuis seulement un an. Il a été arrêté par la milice populaire, au marché de Labé, en pleine journée, en flagrant délit de vol d'une baguette de pain. La victime, un tablier, avait trop vite crié : « Prêt pour la Révolution ! Au voleur… » La milice populaire, gardienne de la Révolution a aussitôt accouru, armé de gourdins, de lance pierre, de barres de fer, de cordes, de fusils, pour mettre aux arrêts Lamarana Diallo. Le tribunal de la Révolution de Labé l'a jugé « indigne ». Mais par mesure de clémence, il a juste écopé de 28 ans de travaux forcés. La Révolution le sauve ainsi de la potence. Le jour même de son arrivé dans la cellule B, il raconte tout à Boubacar qu'il appelle grand frère. « Koto, ça été plus fort que moi ! Tout ce que je me souviens c'est quand j'ai vu ces baguettes de pains étalées sur la table, je me voyais en train d'en rapporter une à ma famille au village. Mon village s'appelle Missira, situé à une vingtaine de kilomètre, de Labé. Je suis l'aîné de cinq enfants. J'ai ma mère et mon père à nourrir. Ma famille est très pauvre. Nous n'avons rien à manger. Tout ce que nous semons est dévoré par des insectes. Ou bien tout pourris dans la terre. La terre jadis féconde est devenue, à Missira, comme par malédiction stérile et complètement inféconde. Elle avale tout sans rien rendre. Nos arbres fruitiers comme les orangers et les manguiers sont devenus aussi stériles. L'année dernière, une de mes petites soeurs, la cadette, est morte de faim. Dans notre famille, nous sommes tous rongés par la faim. Mon père ne travaille pas. Il ne sait rien faire. Moi aussi, je n'ai appris aucun métier. Je ne suis pas allé à l'école des blancs. Je suis allé à l'école coranique. Je sais qu'il est interdit de voler. Mais je voulais tellement donner à manger à mes petites soeurs, à mes petits frères, à ma mère et mon père que ça a été plus fort que moi. Quand ce jour-là, regardant le tablier dans les yeux, je lui ai pris la baguette ! Et quand je lui ai tourné le dos ! Je n'ai pas fait cinq pas. Une foule noire m 'a empoigné par les clavicules et m'a soulevé en l'air. C'est cela mon histoire, Koto ! »
Pendant que ça pioche et l'on charge le camion, Kasia arpente les lieux en tirant de grandes bouffées de fumées. Il se plante net et braque son regard sur le bagnard Alimou Diallo qui pioche sans relâche. La femme de Alimou Diallo, Houleymatou Diallo, est sa maîtresse. Il a passé la nuit d'hier avec Houleymatou Diallo dans le lit conjugal de celui-ci. Ça dure depuis un an ! Depuis un an, il passe des nuits à Bouliwelle, le village où est originaire Alimou Diallo. Pas loin de la ville de Labé. Une heure de pédales à velo. Depuis un an, tout le monde, à Bouliwelle, le voit pénétrer, de jour comme de nuit, dans la chambre du forçat Alimou Diallo, et rester en compagnie de Houleymatou Diallo. Depuis un an que ça dure ! Personne, au village, ne feint de le voir. C'est accepté. Il abuse d'elle. Il fornique avec elle. Houleymatou est une très belle peule avec de jolis nichons et des fesses à faire bander n'importe quel dignitaire de la Révolution. Vive la révolution ! Longue vie à la Révolution ! Vie éternelle à la Révolution. Alimou Diallo, ce macaque, avec des dents complètement cariées, ne mérite pas Houleymatou Diallo, jeune femme de 19 ans, teint clair, joli visage. D'ailleurs comment il s'est débrouillé pour l'épouser ? Pauvres, femmes peules ! Elles n'ont pas souvent les époux qui les méritent. Kasia Botha aspire une grande bouffée de cigarette. Il l'expire tout en foudroyant de regard Alimou Diallo qui ne pouvait soupçonner que le chef, ici présent, profite de son épouse légitime.
Pendant que Alimou s'époumone, s'éreinte à piocher tout en rêvant de recouvrer un jour la liberté, Kasia Botha, lui, calcule. Subitement, il fait signe à son contingent de le rejoindre. Toya Waza Banga, toujours arme au point, Karim Doc, armé d'une hache, Mamady Tangué, tenant une barre de fer et Toumani Kasanga traînant une longue corde, accourent et entourent leur commandant en chef, ici présent. Il les entretient. Deux grosses limes apparaissent chaque fois qu'il ouvre sa grande gueule et jettent des éclairs. Un silence lunaire, troublé par les bruits des pioches, des pelles et des jets de tas de cailloux dans le camion chinois, couvre les lieux. Les bagnards ne se connaissent que de vu. Ils ne se connaissent pas par leurs noms de baptême. Généralement, ils se toisent par l'appellation « grand frère » ou « petit frère ». Notamment « Koto » ou « Mignan » en langue peul. Et ça passe bien ! Parce qu'en prison, le silence est d'or. L'on ne dit jamais à l'autre qui on est exactement et surtout d'où on vient. Parce qu'on ne sait jamais.
Rien n'échappe aux dix huit forçats qui travaillent. Ils sentent que quelque chose de funeste se trame ! Est-il question de les liquider ? Toya Waza Banga va-t-il les faucher ? Il n'y a pas de doute qu'à la façon dont il braque l'arme sur eux, ce matin, ça augure de mauvaises choses. Il a tout l'air de s'apprêter à les mitrailler. Et Karim les achèvera à la hache. Ça pioche dans leurs poitrines ! Bizarrement, ils hument une odeur rare. L'odeur de la mort dans le feuillage ! Même pas le cri d'un oiseau dans les arbres. Calme plat, ce matin. Alimou Diallo, ne tenant plus, pleure tout en travaillant. Il ne sait toujours pas pourquoi il est écroué. Un jour entre 3h et 4h du matin, dans son village, non loin de Labé, pendant qu'il rêve dans les bras de sa douche moitié, des miliciens défoncent la porte, sans crier garde, pour le détacher violemment de sa femme légitime. Ils l'emportent à bord d'une jeep russe jusqu'en ville. Depuis il médite en prison pour savoir la cause de son arrestation. Ah! la cause ? Sa femme. Mais il est loin, dans son esprit de paysan, de le soupçonner. Les faits : par pur hasard, Kasia Botha, pendant ses randonnées en ville, aperçoit Houleymatou Diallo. Il la trouve belle, jeune et désirable. La milice populaire le renseigne sur l'identité de Houleymatou, épouse d'un pauvre paysan, un vilain type, qui ne la mérite pas. Et vive la Révolution !
Alimou Diallo relève instinctivement la tête et croise le regard mortel de Kasia Botha. Il baisse brusquement la tête et se remet à piocher de plus belle. Il se revoit enfant en train d'apprendre le coran sur sa tablette auprès de son regretté père, sous la véranda. Il pleure encore. Boubacar le voit pleurer et lui demande à voix basse, à peine audible, tout en travaillant. « Tu pleures ! Qu'est-ce qu'il y a ? » Alimou chuchotte : « J'ai le pressentiment que je ne reverrai pas, de mon vivant, ma mère et ma femme. » Boubacar le gronde gentiment. « Arrête ! Tu n'as rien à te reprocher. Tu sortiras de prison. Prends patience ! En prison, il ne faut pas compter le temps. Et puis arrête de pleurer sinon tu risques d'attirer les soupçons de ces bouchers sur toi… » Brusquement, les cordes vocales du commandant en chef, les yeux injectés de sang, se tendent. Il hurle de toutes ses forces.
-Prêt pour révolution ! A bas les comploteurs !
Le cercle se referme aussitôt sur les malheureux forçats. Toya Waza Banga prêt à lâcher des rafales à l'aveuglette. Karim Doc brandit sa hache. Toumani Kasanga tient solidement de ses deux mains sa corde. Mamady Tangué empoigne bien sa barre de fer. Les 18 bagnards, hébétés, restent dans une position figée. Ils regardent avec des yeux affolés leurs bourreaux.
Kasia Botha apostrophe méchamment Boubacar et Alimou.
-Hé ! Vous deux ! Avancez !
Ils se détachent et avancent l'air complètement hébétés. Boubacar se perd dans ses pensées. “Qu'est-ce qu'il me veut ? Il va me tuer. Aujourd'hui est mon dernier jour. Ah, bon Dieu ! Qu'est-ce que j'ai fait, au bon Dieu ? Je vais mourir. Il va m'égorger comme une bête. Ah, mon Dieu !”
Kasia toise Boubacar et lui demande en bon peul.
-Comment tu t'appelles ?
-Mamadou Aliou Diallo.
-Tu viens d'où ?
-Je viens de Mali Yémbéring…
-Pourquoi, tu as été arrêté ?
-Je ne sais pas, chefou…
-Ta gueule ! Tu ne sais pas ? Tu fais partie des douteux de la Révolution. Voilà pourquoi tu a été arrêté ! Cela vient de se prouver. Toi et Alimou Diallo, vous complotez contre la Révolution. Je vous ai entendus. De quoi parlez-vous ?
-Rien, chefou. Il pleurait. Alors, je le réconfortais.
-Ça te regarde s'il pleure ! Lui, il est de Labé . Toi, tu es de Mali Yémbéring. En quoi cela te regarde de le voir pleurer si ce n'est que vous êtes en intelligence. Vous complotez contre la Révolution. Il pleure parce qu'il se rend compte que votre complot a échoué. Voilà, c'est tout…
-Non, chefou, on ne complotait pas. Je…
Kasia Botha se jette sur Boubacar comme un dogue sur sa proie. Il le roue de coups de poings, de pieds. Non content, il lui plante ses longues canines à l'épaule droit et tire de toutes ses forces. Il détache une maigre peau sanguinolente qu'il crache au sol avec un air de dégoût.
-Je vous ai observé et j'ai tout entendu. Vous êtes contre la Révolution. Vous êtes des traîtres.
Boubacar reste au sol. Il saigne de l'épaule. Il entend des échos dans ses oreilles. Cet animal va le tuer. Ah, non ! Il va le placer au peloton d'exécution. Il faut tenter quelque chose. Sinon...
Toumani Kasanga hulule.
-Vive la Révolution ! Longue vie au Stratège de la Révolution ! A mort les traîtres de la Révolution.
Il se jette monstrueusement sur Alimou Diallo. En un clin d'oeil, il le ligote solidement. Genoux et coudes solidement reliés. Il le traîne brutalement sur deux mètre. Puis il le soulève légèrement comme un paquet. Alimou Diallo est une loque humaine. Toumani esquisse le geste de le balancer dans le grand vide où il allait s'écraser mortellement contre des roches pointues et tranchantes. Albella arrête son geste en ricanant.
-Non, laisse-moi faire, mon frère ! Mon commandant, laissez-moi faire, s'il vous plaît ! Je vais montrer à ces petits peuls comment on traite les ennemis du peuple, les comploteurs…
Sous le regard perdu de Boubacar et des onze autres condamnés et le regard riant de ses coreligionnaires, Karim s'avance. Il retire la victime des mains de Toumani.
-Mamady et Toumani, plaquez le bien au sol ! On va s'amuser ! Vous allez voir !
A l'aide de la hache, il taille une branche. Il effile le bout comme une pointe. Ensuite, il tire sur le haillon de Alimou. D'un coup sec, le haillon se déchire. Il apparaît une peau sèche collée aux os des fesses. Il lui fourre un lambeau de son haillon, crasseux, sale, puant et bourré de punaises et de puces, dans la bouche.
-Hou! Il sent mauvais. Ses fesses sont sales. Des crasses et des traces de merdes. Ah, ! Ah ! Regardez ses testicules couverts de poils ! Son pubis est une broussaille de poils sales. Une broussaille envahie de poux et de je ne sais quelles autres sales bêtes, mon commandant ! Il y a du caca. Que les comploteurs sentent mauvais ! Hi ! Hi ! Hi ! Regardez ! il a un petit sexe.
Il tire violemment sur la petite tige serrée entre les cuisses. Le malheureux pousse des « Houm ! Houm ! Houm ! » de douleur. Karim n'en a cure. Il pince encore violemment les testicules de sa victime. Il sort une boîte d'allumettes de sa poche. Il en frotte une et lance à l'adresse de ses deux aides : « Tenez le bien ! Je vais l'aider à se débarrasser de ses poux et autres sales bêtes. Dans ce dessein, je mets le feu à sa brousse de poils des testicules. » Les grognements de douleur s'étouffent dans la gorge du malheureux. Il tente de se retourner sur le ventre. Impossible. Mamady et Toumani le plaquent solidement au sol. Ils ricanent.
Tout souriant, Albella lui enfonce doucement la pointe de la branche dans le trou. Le sphincter anal du malheureux éclate. Une douleur atroce, insupportable, le parcours. Il tente de remuer. Mais il est solidement cloué au sol. Il écarquille ses yeux et cherche du regard ses codétenus. Personne ne bouge. Personne ne tente rien. Chacun reste figé dans sa position de spectateur. Chacun attend bêtement son tour. Ah, oui ! La Révolution a appris au peuple à attendre. A attendre son tour pour passer dans les mains de Albella. Attendre les bras croisés, docilement. Quel que soit ce qui arrive. Il faut croiser les bras, en regardant le ciel. A chacun son tour à l'abattoir de la Révolution. Tout en ricanant comme une hyène, Albella enfonce son bâton dans l'anus de Alimou. D'un coup sec, il appuie de toutes ses forces de tortionnaire sur le gros bâton à la pointe effilée. Le malheureux se débat avec ses maigres forces d'agonisant. Crac ! Ses yeux virent au gris, sa carcasse tremble un bon moment. Une mort atroce. Karim et ses coreligionnaires rigolent. Il déclare triomphalement.
-Voilà comment on embroche les comploteurs ! Maintenant, qu'il aille au corbeau.
Le commandant Kasia apprécie béatement. « On ne m'avait pas appris ça en Union Soviétique. Embrocher ! Karim, tu es un artiste. Tu es un capable. J'apprécie ton courage. Tu es sans pitié contre les comploteurs. Tu es capable. Tu es valable. Dorénavant, tu es mon adjoint.»
Le nouveau promu affiche un sourire de satisfaction. Comme ça, il va faire des jaloux dans le groupe. Il s'est distingué et le commandant Kasia, l'adjoint du terrible Emile Dada que tous, à Labé, craignent comme le sida, l'honore en le désignant ici et maintenant son bras droit devant tout le monde.
Pour soulever la victime, Karim Doc attrape le bout du bâton qui sort de la carcasse embrochée, et Toumani Kasanga l'agrippe par les clavicules. Ils la soulèvent comme un tout petit paquet. Ils s'approchent du gouffre, sous le regard toujours interdit des dix sept autres taulards qui attendent patiemment d'être embroché comme Alimou. Les bourreaux projettent le corps sans vie dans le vide. La chute du corps fait voler des pintades et autres oiseaux qui s'affolent dans un grand battement d'ailes et de cris. Ça détourne l'attention des bourreaux ! En un clin d'œil, Boubacar saisit l'occasion d'inattention des tueurs. Il se projette comme un éclair sur Toya Waza Banga qu'il assomme à l'aide d'une grosse pierre en pleine figure. Le garde lâche son arme. Il crie de douleur en portant ses deux mains sur son visage ensanglanté. Les autres bourreaux sont surpris. Ils ne réagissent pas. L'agresseur ramasse rapidement la Kalachnikov et rosse Toya Waza Banga sur le champ. Un Ratatatataaaaaa déchire l'atmosphère. Le commandant Kasia détale le premier. Momo Jo, Karim Doc, Toumani Kasanga, Mamady Tangué n'attendent pas de se faire mitrailler. Ils s'élancent dans un sauve-qui-peut. Boubacar et cinq autres survivants les poursuivent sur une courte distance. Physiquement, ils sont trop faibles pour rattraper les apeurés qui courent plus que des sangliers poursuivis par des chiens de chasse à bout de souffle. Kasia et ses hommes disparaissent dans la forêt.
Les rescapés balancent la dépouille de Toya Waza Banga qui rejoint dans le vide la carcasse de Alimou Diallo.
Ensuite Boubacar s'adresse à ses codétenus.
-Ecoutez-moi bien ! Allah, le Tout Puissant, nous a sauvés la vie, aujourd'hui. Dispersons-nous, vite ! Que personne ne retourne dans son village natal ! Quittons vite la Guinée. C'est notre seul salut. Ceux qui veulent rester en Guinée, je vous conseille alors de changer d'appartenance ethnique et de nom de famille, encore que vous n'allez pas échapper à ces monstres. Parce que ce sont des hyènes qui règnent sur le pays tout entier.
Il se tourne brusquement sur Lamarana Diallo. « C'est surtout valable pour toi, Lamarana. Je te déconseille vivement de retourner dans ton village natal. Sinon, tu vas condamner à mort toute ta lignée. D'ailleurs tu viens avec moi si tu veux! Dispersons-nous, vite avant qu'ils ne sonnent le cor. Le camp El hadj Oumar Tall n'est pas très loin d'ici. Les militaires ont certainement entendu les coups de feu. Vite ! Vous ne me connaissez pas. Je ne vous connais pas. N'oubliez pas de prier, quand vous serez à l'abri, pour le repos de l'âme de notre regretté compagnon qui a été torturé à mort sous nos yeux. Sur ce, que le Tout Puissant Allah veille sur chacun de nous !
« Amen» répondent-ils. En leur présence, Boubacar se débarrasse de l'arme meurtrière qu'il jette dans le vide. Et ils se dispersent. Ils s'évanouissent dans la nature.
Chapitre 6
Comme s'ils ont le feu au derrière, Kasia et ses hommes n'arrêtent pas de courir. Ils se prennent les pieds dans des lianes, tombent, se relèvent, s'élancent en courant, s'écorchent les pieds et le visage, plongent dans des étangs, risquent plus d'une fois de marcher sur des serpents vénimeux, réduisent leurs vieilles tenues en lambeaux. Dans leur grande peur, ils s'égarent dans la brousse à force de contourner les villages environnants. Ils mettent des heures avant de retrouver leur chemin. Ils arrivent au camp El hadj Oumar Tall, haletant et bavant comme des dogues épuisés. Ils s'effondrent d'épuisement et de peur, incapables de prononcer un seul mot pendant une trentaine de minutes. Le commandant adjoint Sekouba Eyadema, parachutiste de son état, leur donne à boire et à manger. Il les laisse le temps de reprendre leurs esprits. Il s'adresse à Kasia.
-Qu'est-ce qui vous est arrivé ?
Kasia Botha peste aussitôt.
-Prêt pour la Révolution ! C'est comme ça que tu me parles en m'interrogeant ! Tu n'es pas mon chef hiérarchique. C'est à mon chef que je dois rendre compte..
Sekouba Eyadema encaisse.
-Prêt pour la Révolution ! Tu as raison. Je te présente toutes mes excuses. Je mets ma jeep à ta disposition et je t'amène là où tu me commandes de te conduire. Encore une fois, je te demande pardon.
Sekouba se met au garde-à-vous, dans son bureau, sous le regard fureteur de Kasia et de ses hommes. Le commandant adjoint du camp EL hadj Oumar Tall, derrière le volant de sa jeep russe, le geôlier Kasia assis en chef, à sa droite, conduit, motus bouche cousue, les rescapés jusqu'à la prison. Tous descendent. Kasia, le visage lacéré par des branches, les vêtements en lambeaux à l'instar de ses compagnons d'infortune, frappe à la porte. Un geôlier, court sur patte et trapu, ouvre précipitamment et grandement la porte en criant : « Prêt pour la Révolution ! Vive…Mais… » Kasia le bouscule. Les mots se bloquent dans sa gorge.
-Est-ce que le chef est dans son bureau ?
-Nous sommes samedi, chef ?
-Ta gueule ! Répond à la question ? vocifère Kasia.
-Non, chef. Le chef n'est pas à son bureau. Il n'est pas venu.
Kasia tourne brusquement sur ses talons, suivi de sa cohorte. Ils remontent à bord de la jeep qui fonce jusqu'au domicile du chef, au centre ville. Il a découché. Sa femme, une jolie femme dodue avec de grosses fesses et des seins comparables à des mamelles, dit ne pas connaître où passe la nuit son « Emile ». Il découche continuellement, sans arrêt. Il doit être quelque part, dans Labé, chez l'une de ses maîtresses. Mais laquelle ? Lui, Kasia ne les connaît pas toutes encore moins leurs domiciles. Il sait que son chef adore les jeunes et jolies filles peules. Il en raffole. Il les saute généralement dans l'une des cases de la Villa Syli où le Guide de la Révolution se prélasse à l'occasion de ses séjours occasionnels à Labé. Parfois Emile passe là la nuit avec l'une de ses victimes sexuelles. Faut-il y aller pour voir ? Ce n'est pas loin. Ils foncent à la Villa Syli. Les cases sont occupées par d'autres dignitaires de la Révolution en compagnie de filles que le service protocole a jeté dans leurs lits. Emile a découché de là aussi. Où peut-il avoir passé la nuit, dans Labé ? Kasia se souvient soudainement que la dernière conquête de son chef est l'épouse du muezzin de Tata, un quartier de la ville. C'est facile de dénicher le domicile du muezzin. La jeep russe roule à tombeau ouvert jusqu'à la mosquée de Tata. Deux vieillards trouvés sur les lieux, qui font leurs ablutions pour la prière de 14 heures, leur indiquent le domicile du muezzin tout en tremblant d'inquiétude. Qu'est-ce qu'ils veulent au muezzin ? Un homme affable, silencieux, doux, incapable d'écraser même une mouche, qui passe le plus clair de son temps à lire le saint Coran. Il ne passe même plus la nuit, depuis un certain temps, chez lui. Il dort dans la mosquée. Qu'est-ce qu'il a pu faire ? Pour qu'une jeep russe bondée de miliciens, au visage tuméfié, cherche son domicile. Le domicile se trouve non loin de la mosquée, dans les environs de l'école primaire de Tata. Ils trouvent effectivement une autre jeep russe, garée là devant l'habitation du muezzin. Le bidasse Sekouba Eyadema se gare derrière celle-ci. Une palissade délimite la petite maison du muezzin. Kasia, affichant l'air d'un clochard, descend et pénètre dans la maison. Une grande case ronde, construite en banco mélangé à la bouse de vache, s'élève au milieu de la maison. Le muezzin, assis sur une vieille natte, à côté de la porte d'entrée de la grande case, le coran sur les genoux, referme, lentement, le livre saint. Il se met à trembler de tout son être. Le commandant adjoint du camp militaire El hadj Oumar Tall et les geôliers Kasia, Toumani, Mamady, Karim et Momo Jo qui conduit nuitamment le fameux camion chinois qui sert à aller cueillir, de nuit comme de jour, les contre-révolutionnaires, chez eux, sont là, en chair et en os, dans un piteux état, devant lui. Comme tétanisé, Mody Souleymane Diallo, le muezzin de la mosquée de Tata, reste assis.
-Prêt pour la Révolution ! Est-ce que le chef est là ? lui demande Kasia.
-Ha !
-Je te demande si le chef Emile est là ?
-Je vais le lui demander…
Mody Souleymane Diallo se relève précipitamment. Il s'approche de la porte en bois. Il gratte doucement d'une main tremblante. Il colle sa bouche sur une fente et chuchote : « Chéfou, des hommes demandent si vous êtes là ? » « Qui ? » crie Emile Dada. « Je ne connais que le chefou du camp militaire et votre adjoint chefou Kasia Botha. Je ne connais pas les autres chefous… ». Le muezzin décolle et recule.
Emile grogne de colère. On le dérange comme ça en pleine copulation sur une paillasse, posée à même le sol, avec Kadiatou Baldé, la jeune femme du muezzin. Il se détache de sa maîtresse, s'essuie avec le pagne de celle-ci. Il s'approche de la porte, nue comme un ver. Il entrebâille la porte, sort sa tête, regarde méchamment ses enquiquineurs. II revient sur ses pas. ll s'habille. La femme se lève, tête baissée, reprend son pagne qu'elle noue autour de ses reins. Emile commande au muezzin d'entrer. L'invité entre et referme la porte sur lui. Il s'agenouille à côté de la porte. Emile le toise et l'indexe en montrant du doigt Kadiatou, debout à côté du lit de fornication. « Si à mon retour, je me rends compte que tu as partagé le lit avec elle, je t'envoie avec ton coran te recueillir dans une cellule en prison. Est-ce que tu as compris ? »
-J'ai bien compris, chefou. Elle n'est plus ma femme. Elle est entièrement à vous, pppr…prr…proutou…Réwolission ! Wiwou camaradou persident Sékou Touré ! Wiwou chefou Emile Dada ! bafouille le muezzin mort de peur.
-Maintenant, sors ! Va à la mosquée au lieu de perdre ton temps ici. Même pendant les heures de prières, il faut qu'on te dise d'aller faire l'appel à la prière. C'est la dernière fois que je te le dis. Comme tu as la comprenette difficile, tu comprendras les choses certainement mieux dans une cellule.
-Non, non, Chefou…J'ai compris ! C'est fini, j'ai compris ! se répète le muezzin qui se relève précipitamment.
Il sort à reculons et referme doucement la porte sur ses talons. Tout heureux de quitter Emile Dada, il se hâte de vider les lieux. Il pique tout droit à la mosquée.
Emile Dada sort nonchalamment en boitillant d'une façon imperceptible. A la vue de ses hommes et du militaire, il interroge: « Qu'est-ce qu'il y a ? » Kasia Botha débite le leitmotiv.
-Prêt pour la Révolution ! A bas…
-Ta gueule ! Va à l'essentiel. Vous êtes ennuyant avec votre mauvaise et sempiternelle récitation. Dis-moi ce qui s'est passé ? Vite ! Crache le morceau, espèce de con.
Il ment effrontément.
-En fait…c'est-à-dire, c'est-à-dire que les forçats se sont révoltés en brousse là où nous les avons conduits pour le chargement du camion pour votre sentier. Ils se sont emparés du Kalachnicov que tenait Toya Condé. Ils l'ont tué. Nous avons résisté et abattu un d'entre eux. Les autres se sont enfuis avec la Kalachnicov
-Ils sont au nombre de combien ? Comment s'appellent-ils ? Ils sont originaires de quels villages ?
-Je ne sais pas, chef ?
-Espèce, d'idiot ! Tu sors des criminels dangereux de leurs cellules sans savoir qui ils sont. Depuis des années tu les emploies. Tu es vraiment un idiot.
-Ce sont des comploteurs, chef ! Pendant qu'ils travaillaient, je les ai entendus mijoter un complot contre la Révolution…
-Ta gueule ! s'emporte Emile. Tu l'as ferme. Tu mens. Je suis le seul dénicheur de complots ici à Labé.
Le militaire, en retrait, prend son courage des deux mains et risque un salut révolutionnaire. « Prêt pour la Révolution, camarade ! » Emile Cissé le toise et lui balance à la figure.
-Et, toi ? Qu'est-ce qui explique ta présence ici ?
-Ils sont arrivés par le camp militaire. Alors je me suis proposé de les conduire jusqu'à vous, camarade ! réponds le bidasse gradé avec un sourire narquois.
-Et pour une banale histoire, vous courez à ma recherche comme un « Wanted » dans un Far West ! Hé ! Vous, autres, s'adressant aux autres geôliers, débarrassez le plancher. Et surtout pas un mot de confidence de l'incident, même à l'intention de vos putains de femmes. Allez ! Oust !
L'air un peu préoccupé, il ordonne au commandant adjoint Sekouba Eyadema d'envoyer des soldats chercher le camion chinois et de les mobiliser ensuite pour un ratissage jusqu'aux confins avec le Sénégal et la Côte d'Ivoire. Il faut à tout prix rattraper les mutins. « Je vais informer Papa ! »
Il appelle affectueusement le Chef Suprême de la Révolution « Papa ». Emile n'a pas connu son père. En fait son père biologique, un Libanais, n'a jamais voulu le reconnaître. Aujourd'hui, Sekou Touré comble, dans son coeur d'enfant triste en mal d'amour paternel. En contre partie, Emile sert Sekou Touré comme il aurait servi son père biologique si celui-ci avait consenti le reconnaître tout petit. Il monte précipitamment dans sa jeep et file jusqu'à la résidence du ministre délégué à Labé qui lui ouvre, précipitamment, son bureau, comme un larbin au service de son chef. Emile Dada se carre derrière le bureau du ministre délégué, prend le téléphone fixe et appelle « Papa ». Le ministre se poste à la porte de sa résidence en faisant le gardien. Emile s'enferme dans le bureau et reste en communication avec son « Papa » pendant deux heures. Ils prend tout son temps et explique tout à « Papa ». Il donne des détails cousus de fils blancs. Il goupille en soutenant que les condamnés à mort de la prison de Labé, tous des comploteurs, se sont mutinés, ce samedi entre 4h et 5h du matin. Ils ont surpris le geôlier, Toya Waza Banga, à la porte d'entrée. Ils l'ont assassinés en l'étranglant avec une corde l'empêchant ainsi de sonner le cor. Une cinquantaine d'entre eux ont réussi à s'évader. Les autres ont été vite rattrapés et remis en cellules. C'est le Fouta Djallon qui se révolte. Les peuls du Fouta se révoltent. Ils n'ont jamais accepté, dans leur coeur, la Révolution et par-dessus tout : un malinké à la tête du pays. Le Fouta est raciste. Et cela depuis au temps des aïeux. Il ne faut jamais faire confiance à un peul. Il vous donnera un coup de couteau dans le dos. Ce sont tous des traîtres, des esclavagistes. Ah, non ! Le Fouta ne pardonne pas à Sekou d'avoir affranchi les esclaves de case qui commandent aujourd'hui leurs anciens maîtres. Ces derniers, quant à eux, n'ont cesse de louer Sekou Touré, le Chef Suprême de la Révolution, le stratège, le Guide, l'Eclairé. Que l'armée guinéenne lance une battue le long des frontières et capture impérativement les comploteurs ! Ça convainc Sekou Touré dans sa haine contre le Fouta Djallon. Emile ressort du bureau apparemment satisfait. Il mène du bout du nez le Chef Suprême de la Révolution. Il lui fait avaler toutes les salades. Il se dirige vers la sortie de la résidence en boitillant mais avec autorité. Il dépasse le ministre délégué qui surveille sa jeep russe. Il ne daigne même pas lui dire au revoir. Au contraire, c'est le ministre délégué qui lui adresse plutôt des remerciements pour sa visite. Emile Dada s'en va en le méprisant. Il appuie sur l'accélérateur, soulève des nuages de poussières qui enveloppent les passants. A Dow Saré, il loupe de peu Abdoulaye Diallo qui, tout heureux d'avoir acheté une baguette de pain chez le boulanger Edouard Karam, traverse la rue sans faire trop attention. Il a dû son salut en faisant un saut instinctif sur un côté. Sinon aucun coup de volant de la part du conducteur. Aucune tentative de freinage. Abdoulaye reconnaît le chauffard de la jeep russe. Il se relève tremblant telle une feuille tourbillonnant dans le vent. Il empoigne sa baguette de pain et disparaît des environs dans une course folle-folle. Il perd le nord dans sa peur bleue de se faire arrêter par Emile Dada. Il se retrouve sans savoir comment dans les environs du marché, non loin du siège de la Milice Populaire, gardienne de la Révolution. Malgré le froid, il transpire de peur. Un de ses promotionnaires de l'école, qui a choisi de faire carrière dans la Milice Populaire, crie son nom. « Hé ! Abdoulaye. Bonjour, mon frère ! »
Abdoulaye le regarde et garde le silence. L'autre poursuit : « Tu m'as l'air paniqué ? Qu'est-ce qu'il y a ? » Il lui tourne le dos pour partir. Le Milicien insiste. « Réponds-moi quand même ? Nous sommes des amis. Tu n'as pas à me craindre même si je suis un pestiféré. Je sais que tous se méfient de nous. Et c'est vrai qu'il y a de quoi à être prudent et à garder sa langue. Mais je te jure que je suis croyant même si je suis Milicien, je ne te causerai aucun mal. Je suis Forestier et chrétien et tu m'as amené jusqu'à Sampiring. Ta maman m'a adopté et m'a donné à manger comme son propre fils. A l'école, tu m'as toujours aidé à comprendre nos leçons et nos sujets de composition en peuls. Parle-moi, s'il te plaît, sans crainte. Tu m'as l'air d'avoir vu la mort de si près!»
Abdoulaye, les yeux hagards, le scrute de la tête au pied. Peut-être que celui-ci, au moins, a une âme ! Peut-être que celui-ci n'est pas un monstre ? Mais un délateur potentiel tout de même. Milicien ? Confier son secret à un Milicien de la Révolution ? Il regarde tout au tour de lui. Ça passe et repasse dans tous les sens ! Ça grouille de monde en ce samedi. Ses mâchoires se desserrent lentement. Sa bouche s'ouvre sans laisser passer de son. Il nasille presque.
-La Jeep russe du chef a failli m'écraser à Dow Saré. Je ne l'ai pas vu ni entendu venir. J'étais déjà au milieu de la route quand je l'ai vu foncer sans freins. J'ai sursauté et je me suis jeté de toutes mes forces sur le côté pour échapper à la mort.
-Quoi ? S'est-il arrêté ?
-Non. Il a continué à filer.
-Tu as longue vie. Tu as vraiment vu la mort personnifiée. C'est moins douloureux s'il t'écrase avec sa jeep que s'il t'embarque et te jette, à l'oubli, au fond d'une cellule. Tu as la bénédiction de tes parents.
Le Milicien s'arrête de parler. Il allume une Milo. Il regarde, lui aussi, tout au tour de lui. Le regard absent, il entretient Abdoulaye.
-Tu sais, ce matin, il y a eu une évasion d'un groupe de prisonniers. On les fait travailler pour le compte du chef. Ils ont pratiquement fini de construire sa villa. Parfois quand le chef a besoin d'argent, il les envoie travailler sur d'autres sentiers et il empoche l'argent. Ce matin, ils se sont révoltés en brousse. Ils ont tué le tortionnaire Toya Waza Banga avant de s'enfuir. Les autres tortionnaires, qui accompagnaient Toya Waza Banga, ont eu la vie sauve en s'enfuyant. C'est pourquoi le chef est dans tous ses états. Rentre vite à Sampiring et surtout évite de le rencontrer sur ton chemin. Parce que, dans les jours à venir, il y aura un carnage. Je ne sais pas encore comment mais il faudrait bien qu'on trouve à la Révolution des victimes à immoler. Et la disparition de Toya Waza Banga servira de prétexte.
Il tire sur sa cigarette. Il expire une grande fumée on dirait une cheminée, le regard fixé dans le lointain. Soudain, il plonge son regard dans celui de Abdoulaye. Il lui demande : « Qu'est-ce que je t'ai dit ? »
-Tu ne m'as rien dit.
-On se connaît ?
-On ne se connaît pas.
-Prêt pour la Révolution! Au revoir.
Chacun part de son côté. Au coin de la rue, Abdoulaye accélère le pas. Il se dépêche. Il évite le camp des parachutistes, traverse, presque en courant, la piste de l'aéroport. Les hautes herbes et les grands arbres l'avalent vite. Les pensées se bousculent dans sa tête. Qui sont ses évadés ? Boubacar fait-il parti ? Où sont-ils en ce moment ? Arriveront-ils à quitter le pays ? Ah ! Que Dieu fasse qu'ils ne soient pas repris ! Ah ! S'ils sont repris…Ah ! Non. Il ne faut pas que ça arrive. Ils vont êtres massacrés. Idem pour leurs familles respectives. Quel carnage ! Ah, oui ! La Révolution est un monstre qui se nourrit du sang de son peuple. La Révolution c'est avant tout l'appel du sang. La Révolution a besoin de carnage pour exister. Ça n'a pas sa raison d'être si on n'immole pas des êtres humains ! Tous le savent. Cadres intellectuels, cadres en bois, militaires, miliciens et pauvres paysans. Ils savent qu'il faut consentir des sacrifices pour asseoir la Révolution comme l'ont réussi d'ailleurs les camarades Soviétiques, Chinois, Cubains. La Révolution sékoutouréenne est la somme de toutes ces Révolutions, de toutes les bêtises, de toutes les ignominies, de tous les innommables. La grande masse traîne dans la dèche, les quelques membres du clan de la Révolution, eux se beurrent. Eux et leurs familles mangent la viande et le poisson tous les jours, prennent le beurre et le lait au petit-déjeuner. Par contre il est dangereusement interdit aux autres de se nourrir de viande ou manger du sucre. D'ailleurs, on en trouve même pas sur le marché. Les quelques commerçants, qui ont l'outrecuidance de défier le système et de vendre de visu du sucre et du lait, sont purement et simplement arrêtés par la police économique du système et embastillés. Leurs familles ne les revoient plus jamais. Ce samedi, il a voulu acheter au marché de Labé un peu de Nestlé et quelques morceaux de sucre. Il y en a pas. La Police économique, partout, veille au grain. Elle patrouille partout. Une meute d'agents fait des va-et-vient dans tous les sens dans le marché. Ils bousculent tout sur leur passage sans aucun ménagement. Ils ont reçu consigne de faire marcher le peuple au pas de la Révolution. Le peuple doit apprendre à se passer du sucre et de lait importés. Il faut manger local. Le Guide de la Révolution a démontré, sur tableau noir au Palais du Peuple devant de grands médecins qui lui ont d'ailleurs donné raison, que l'organisme humain n'a pas tant besoin de sucre, de lait, de trop de viande et de trop de poisson. Pour preuve, un être humain mis en diète noire peut tenir jusqu'à 113 jours. Le lait et le sucre sont un luxe. C'est pour les bourgeois. Un bon révolutionnaire convaincu n'a pas tant besoin de ça ! Bidon ! Eux s'en goinfrent. La masse se meurt de malnutrition, de sous alimentation, de pauvreté, de misère noire. Jusqu'à quand ça va durer ? Dieu, seul, sait. En attendant, il faut quitter ce système. Sinon, il va broyer tout le monde. Mais comment vont vivre la mère et la petite sœur. Surtout Aïssatou ? Quel va être son destin ? S'il s'éloigne d'elles comment vont-elles vivre ? En proie à ce débat intérieur, Abdoulaye arrive devant la maison paternelle délimitée, comme les autres maisons de Sampiring et dans le reste du Fouta Djallon, par une palissade. Il monte sur la grosse pierre, indiquant l'entrée de la maison, escalade la palissade et se retrouve à l'intérieur. Il marche comme un félin. Il s'annonce par un salamalec. Sa mère et sa sœur lui répondent : « Alékoum Salam! ».
-Avez-vous passé une bonne journée ?
-Alhamdoulilahi ! répond sa maman, et toi ?
-Alhamdoulilahi !
Il les rejoint dans la case et tend à sa mère la baguette de pain sali par le sable. Elle le remercie sans faire trop attention. Aïssatou s'affaire à préparer le to. Elle souffle sur les bois morts mal allumés qui fument beaucoup.
Safiatou regarde son fils assis à côté du feu, près de sa sœur. Elle remarque que son pantalon est déchiré aux genoux.
-Qu'est-ce qui s'est passé ? Tu es tombé sur un train caillouteux ou quoi ?
-Oui, et grâce à vos bénédictions si j'ai encore la vie sauve et je ne me retrouve pas en prison…
Elles bloquent tout mouvement. Elles ont le souffle coupé. Elles le regardent avec grand étonnement.
-Qu'est-ce qui t'est arrivé ?
-De peu, Emile ne m'as pas écrasé avec sa jupe russe…
-E-Mi-LE… hachent Safiatou et sa fille, la bouche entrouverte, la main au menton.
La mère demande.
- J'atteste qu'il n'y a Dieu que Dieu et Mahomet, paix et salut sur lui son prophète ! Est-ce que Emile t'a dévisagé ?
-Non, il ne peut pas me reconnaître.
Et il leur raconte au moindre détail l'incident. Il rapporte l'entretien qu'il a eu avec son promotionnaire milicien.
-C'est Michel Kamano qui t'a dit ça ?
-Lui-même qui m'a révélé sur l'évasion de certains prisonniers. Je ne sais pas maintenant si Koto Boubacar fait partie des évadés.
La mère le harcèle
-Est-ce que Michel Kamano sait qu'il était en prison ?
-Non, nous n'en avons jamais parlé. Il sait d'ailleurs que tous se méfient de la Milice Populaire…
-Écoute ! intervient brusquement sa mère. Tu ne lui en parles jamais. Et puis ne va plus rendre visite à Boubacar en prison. Sinon, ils vont t'arrêter là-bas et t'incarcérer si jamais il fait partie des évadés. Que Dieu fasse qu'il soit vraiment parmi eux ! Que Dieu le sauve ! Surtout, motus et bouche cousue ! Le délateur de Sampiring cherchera à savoir si tu as les nouvelles de Boubacar. Tu lui répondras qu'il est toujours en prison. Est-ce que tu m'as compris ?
-Oui, Maman.
La case retombe dans un silence gravissime. Seuls les coups de pagaie, que Aïssatou donne dans la marmite pour malaxer la petite farine de taro, troublent le silence. Après un long et méditatif silence, Safiatou demande à Abdoulaye s'il a acheté du sel.
-Je n'en ai pas trouvé au marché. Les commerçantes vendent à la sauvette. Elles vendent, toutes, sous leurs pagnes à cause de la Police économique. En ce sens qu'elles ne vendent qu'aux personnes qu'elles connaissent. Elles considèrent tout inconnu comme un indicateur potentiel. Pas de sel, pas de sucre, pas de lait, rien qui se vend librement comme produit de première nécessité. On dit que c'est la Révolution. Pendant ce temps, Sekou Touré et sa famille et son clan mangent le sel, le sucre, la viande, le poisson. Au dessert, ils prennent des fruits. Au nom de leur Révolution, ils affament le peuple !
Il se tait. Le silence s'installe à nouveau. Aïssatou ajoute de l'eau dans la marmite et continue à malaxer de toutes ses maigres forces. Elle souffle sur les bois mal allumés. Les flammes montent tout au tour de la petite marmite. Au bout d'un moment, elle enlève du feu la marmite fumante. Elle place une autre petite marmite contenant de l'eau claire sur le feu. Elle y jette des morceaux d'oignons rabougris et de la poudre obtenue à partir des feuilles de taro. A l'aide d'un bâton au bout duquel sont attachés des bâtonnets qui se croisent en croix, Aïssatou malaxe la sauce. Son frère la regarde faire. Pas de sel. Ventre affamé n'a pas besoin de sel. L'essentiel qu'il se remplisse, qu'il ne crie pas la faim.
-Pas de sel. On va manger comme ça jusqu'au jour où Dieu nous accordera du sel. Sekou Touré n'est pas seul responsable de ce qui nous arrive. S'il a le courage d'insulter, aujourd'hui, les peuls c'est parce que les peuls qui l'entourent prêtent le flanc. Barry III et Barry Diawadou qui l'ont soutenu et porté au pouvoir cautionnent tout ce qu'il fait. Ils ne disent rien. Ils le laissent faire. La première fois que j'ai vu de mes propres yeux Sekou Touré ici, à Labé, j'ai instinctivement compris que c'est un monstre. Sekou Touré avait promis la liberté et le bonheur aux Guinéens après l'indépendance. Il a chassé les blancs. Depuis, la grande masse broie le noir. Et ce n'est pas fini. Il va les égorger tous, un à un. Sekou Touré n'est pas un être humain. C'est un démon. On me l'a montré en rêve. Tout ce que je te demande c'est de te tenir à l'écart de tout ça. Reste prudent. Tiens ta langue ! Parce que la tempête de ce système va souffler sur tout le pays et emportera beaucoup de personnes, hommes, femmes, enfants, vieillards. Sekou Touré ne laissera personne. Il s'en fout si nous mangeons sans sel. L'essentiel que lui mange du sel. Le reste ne compte pas. Tu gardes ta langue même avec Michel Kamano. Garde ta langue ! Tu te tais ! Sois un muet ! Maintenant, va te changer, prie et reviens manger.
Abdoulaye sort et va dans sa petite case. Sur sa petite table, des bouquins écrits par Mao Tse-toung, Lénine, et quelques tomes écrits aussi par le Chef Suprême de la Révolution, le camarade Ahmed Sekou Touré qui sourit de façon angélique sur sa photo accrochée au mur. Tout en se déshabillant, il revoit Emile Dada derrière le volant de sa jeep russe, filant à tombeau ouvert. Il n'a pas cherché à l'éviter. C'est que l'heure est grave. Michel Kamano doit avoir raison. Quelque chose de grave s'est passée. Pour que Emile ne se soit pas arrêté pour l'embarquer dare-dare et le jeter en prison. Des prisonniers se sont évadés. La prison de Labé relève de l'autorité de Emile Dada. Une évasion ? C'est une mauvaise chose qui l'arrive. D'ailleurs Emile en est conscient. Parce que des aigris n'hésiteront pas à saisir cette occasion pour le vilipender auprès du Guide de la Révolution, son « Papa ». Il le sait. Il faut qu'il fasse ses preuves pour garder intact la confiance que lui accorde ainsi le Chef Suprême de la Révolution. Il arrive, dans cet état d'esprit, dans tous ses états d'homme ogre, à la prison de Labé. Avant même qu'il gare sa jeep russe dans la rue, la porte s'ouvre impérialement. Emile entre et trouve là une dizaine de geôliers en garde-à-vous. A sa vue, ils commencent la litanie.
-Prêt pour Revo…
Il vocifère.
-Vos gueules ! Fils de bâtards ! Espèces de démagogues que vous êtes ! Vous n'êtes prêts à rien, fils de putes. Des prisonniers comploteurs s'évadent pendant ce temps, vous êtes là en train de jouer à la dame.
Il crie le nom du geôlier.
-Fadama Conté !
-« Pressant », chef !
-Ta gueule, tu n'arriveras jamais à dire présent. Tu n'es qu'un idiot malabar. Est-ce que tu sais lire et écrire ?
-Non, chef…
Tout coléreux, il se lance dans des diatribes et insanités contre les geôliers tortionnaires. Sa terrible voix se répand dans toutes les cellules des bâtiments Senghor et Houphouët-Boigny. Les centaines de prisonniers tressaillent d'effroi. Ils apprennent comme ça sur l'évasion de leurs codétenus. Exceptés, les agonisants dans les cellules dont les portes en fer portent la mention DN (Diète Noire), tous écoutent anxieusement, l'oreille collée à la porte. Ça va saigner !
-Ouvrez mon bureau ! Fils de bâtards que vous êtes. Tous des incapables. Fadama va appeler Kasia Botha et les autres. Qu'ils viennent ! Je veux les voir ici tout de suite.
Fadama sort et court à toute vitesse chercher Kasia Botha et les autres dans leurs familles respectives, à côté, au camp de Garde Républicain.
Emile s'assied derrière son bureau. Thierno Diallo, de sa cellule, suit ses mouvements en tremblant d'inquiétude. Douze de ses codétenus ont pris la poudre d'escampette. Quel va être la suite ? Emile seul le sait. Sur son bureau, il fabrique son rapport sur l'évasion de la cinquantaine de prisonniers comploteurs à Labé. Il termine aux environs de 16 heures en paraphant qu'il faut tuer dans l'œuf la velléité insurrectionnelle chez les peuls. Des cafards à écraser. Dans ce dessein, il faut alors donner publiquement l'exemple. C'est la voie de salut pour le triomphe de la Révolution dans cette région aux nombreuses collines et montagnes.
Kasia, Karim, Mamady, Momo Jo, Toumani et le commissionnaire arrivent tous essoufflés. Kasia Botha rentre dans le bureau. Il ouvre sa gueule pour prononcer le leitmotiv de la Révolution.
-Prêt pour la Revo….
Emile le coupe violemment par une injure.
-Ta gueule !
Emile ne décolère pas. Il se lève et quitte son bureau. Il se plante devant son subordonné qui, tremblant de peur, baisse la tête. Emile lui balance à la figure ces graves accusations condamnables: « Tu sabotes la Révolution ! Tu veux ma perte ! Vous êtes tous des saboteurs. Vous avez monté ce complot d'évasion pour me saboter, hein ! » Le subordonné dénie : « Non, chef… »
-Ta gueule ! Il ne faut jamais m'interrompre. Tu l'as ferme. Fils de…
Emile ravale le mot bâtard sachant que Kasia Botha est quand même, selon les circonstances, un neveu ou un cousin de Sekou Touré. Le traiter de bâtard dans la Révolution est un suicide.
-Tu n'es qu'un incapable. Malgré ton séjour en Union Soviétique. Ton séjour là-bas n'est pas en train de servir la Révolution. Comment des taulards affamés, des morts-vivants peuvent vous désarmer, tuer ce chien de Toya Waza Banga, et s'enfuir sous votre barbe ? Que tu sois mon adjoint m'a été imposé par « Papa »! Sinon, tu n'es qu'un ignare. Tu ne mérites pas de travailler à mes côtés. Mais comme c'est la Révolution, on verra bien.
Il revient s'asseoir derrière son bureau rempli de feuilles volantes, de livres communistes, des tomes de Sekou Touré. Rien de la conversation entre le terrible Emile Dada et le dangereux Kasia Botha n'a échappé aux détenus qui sont à l'affût. Thierno Diallo a tout suivi, l'oreille collée au mur. Les murs des cellules sont des transmetteurs de qualité. Tout passe et s'entend clairement. Et puis en prison, on a l'oreille assez fine. On entend les marmonnements et les chuchotements, le froissement de papier dans le bureau du chef ou dans l'enceinte de la prison, le moindre bruit.
Kasia reste dans sa position de garde-à-vous, les yeux fixés sur la photo souriante du Chef Suprême de la Révolution. Emile prend l'air de réfléchir. Il se remet à écrire des trucs. Au bout d'une heure, il donne son commandement à Kasia.
-Tu cuisines le rescapé de l'évasion. Il sait des choses. Il est à coup sûr en intelligence avec les évadés. Qu'il avoue et dénonce les gens que je liste là. Tu maîtrises la méthode. Et puis…
Emile Dada fait le signe de l'égorgement et tend la liste des personnes à dénoncer dans ce complot d'évasion. Kasia Botha s'en saisit. Thierno Diallo, qui a tout suivi, panique. Sur le champ, il fait pipi dans son pantalon bouffant. Le voilà cité en intelligence avec les fugitifs. Qui ne sait pas que ses codétenus se méfiaient de lui comme la peste ? Ah ! non, le chef Emile se trompe lourdement. Lui ne connaît rien dans cette affaire. Avouer quoi ? Dénoncer qui ? Rien ne presse avec la Révolution. Chaque chose à son temps dans la Révolution. Il faut seulement patienter. Tout va être tiré au clair. Patience !
Emile quitte la prison l'air tout fâché. Ces geôliers bêtas ont failli le perdre. Il va se rattraper. Les lieux retombent dans un silence sinistre. Kasia commande à Fadama Conté d'apprêter la « cabine de la vérité » pour un interrogatoire. C'est vite fait. Il vérifie la bonne marche du groupe électrogène. Impeccable ! Tout est fin prêt ! Les heures passent.
Aux environs de 22 heures, la musique monte dans les boîtes de nuit de la ville et de ses environs. Ah ! oui, on est samedi. Ça va danser partout jusqu'au petit matin ! Au camp El hadj Oumar Tall, à l'Hôtel de ville, à la Permanence et dans d'autres lieux autorisés par la Révolution. Si à la prison de Labé, les prisonniers ne dansent pas néanmoins ils écoutent à fond la belle voix de Demba Camara du Bembeya Jazz National ou de Sory Kandia Kouyaté ou encore de Kélétigui et ses tambourins ou de Salif Keïta, l'albinos de la République du Mali au moment des interrogatoires musclés. Au volume de la musique s'ajoutent les bruits assourdissants du groupe électrogène qui brouillent dehors tout ce qui se dit dans la « cabine de la vérité ». Parce qu'il faut couvrir ses sources. La Révolution a tout prévu. Tard dans la nuit, Toumani et Fadama extraient Thierno Diallo de sa cellule. Le malheureux prisonnier a l'air complètement perdu. Ils l'entraînent, sans menottes aux poignets et sans chaîne aux chevilles, dans la « cabine de la vérité ». Kasia, assis sur une chaise en bois, les pieds entrecroisés et posés sur une table en fer nue, s'amuse avec son écritoire. Il fait un signe à Toumani et à Fadama d'attacher le malheureux sur la chaise en fer. Karim, Mamady et Momo Jo sont aussi là. Ils attendent les commandements de leur chef hiérarchique. Ils affichent de méchants sourires. Ils tiennent en main des fils électriques, des pinces, des couteaux.
-Momo Jo, mets un disque du Bembeya Jazz, le volume à fond. Et puis, toi, Fadama actionne le groupe électrogène.
Un bruit assourdissant remplit la cabine. Fadama et Toumani, armés chacun d'une Kalachnicov, se postent devant la porte de la « cabine de la vérité » qui se ferme derrière eux.
Kasia Botha toise Thierno Diallo qui, d'un regard hagard, tremblote de tout son corps. Il a les pattes solidement attachées aux deux pieds de devant de la chaise soudée au sol.
-Tu crois que nous n'avons pas compris ! La Révolution t'engraisse en prison, t'entretient, te blanchit, admet que tu vois ici ta femme contrairement aux autres condamnés. Eux n'ont pas ce privilège. Et toi en contre partie, tu entres en intelligence avec des comploteurs pour saboter la Révolution. Tu étais au courant de cette évasion. Elle a été fomentée là, dans la cellule B du bâtiment Senghor, en ta présence. Nous savons aussi que vous avez bénéficié de complices au-dehors.
Il s'arrête et sort de sa poche de pantalon, la feuille pliée. Il la déplie et lit des Noms.
-Vos complices, dans cette évasion, sont : Diallo Amadou (vendeur de cigarettes), Barry Bassirou (boucher), Baldé Oumarou (mécanicien), Baldé Siradiou (vendeur de poulet), Diallo Mamadou (vendeur de tomates), Boiro Aliou (blanchisseur), Diallo Fatoumata (vendeuse à la sauvette), Barry Mamoudou (fainéant), Baldé Ibrahima (vendeur de piments), Kaloga Mamadou Pété (cordonnier), Diallo Abdourahamane (puisatier), Dramé Fodé (comploteur), Diallo Hadja Fatoumata (ménagère), Diallo El hadj Saliou (commerçant), Diallo Mody Souleymane (muezzin). Boiro Abdoulaye (fainéant), Barry Yayé Haby (gargotière).
L'accusé, tétanisé, n'en revient pas à ses oreilles. Il ne connaît aucun de tout ce monde cité. Ni d'Adam ni d'Eve. C'est quoi ça ! Mais la Révolution perd la tête ! Ce n'est pas possible ! Qu'est-ce que c'est que ça ? Il devient médusé, incapable de sortir un mot de sa bouche hagarde. Kasia fait signe à Karim et à Mamady de passer à l'acte de la torture. Tout en ricanant de cruauté, Albella déchire le pantalon bouffant de Thierno, expose son sexe qu'il chatouille en tirant. Il introduit un fin fil dans le trou du pénis. Mamady branche le fil à la prise du courant. Thierno Diallo danse sur sa chaise en serrant fortement les dents, les yeux écarquillés. Ça dure longtemps ! Une éternité. Pas un traître mot. C'est une tortue. Il faut lui mettre le feu au cul pour qu'il desserre les dents et sorte la langue. Justement, cette chaise en fer de la « cabine de la vérité » est fabriquée de telle sorte que la langue se délie même avec les plus durs. Il y a un trou sur lequel on fait asseoir les victimes. Karim, à l'aide de son canif, libère le postérieur de Thierno Diallo en déchirant cette partie du pantalon qui cache l'anus. A genoux, il introduit son indexe droit, en rigolant, dans l'anus du supplicié. Il remplace son doigt par une tige de fer reliée à un fil de courant. Le courant fait danser Thierno Diallo sous l'assourdissement de la musique de Bembeya Jazz et du bruit grinçant du groupe électrogène. Le supplicié serre plus fort les dents. Ça brûle en bas ! Le sphincter se dilate. Et ça coule du chaud ! Le pénis vibre sous l'effet du courant. Le malheureux ne quitte plus du regard Kasia Botha. Celui-ci commande encore : « Chauffez-lui aussi le cerveau ! Que ça bouillonne ! »
Albella ricane à la façon d'une hyène. « Hi ! Hi ! Hi ! Il va voir le soleil en pleine nuit ! Hi ! Hi ! Hi ! » Il plonge un fil dur dans l'oreille droit du mourant, force l'entrée. Paf ! Le tympan éclate. Ainsi branché au courant dans l'anus, au pénis et au tympan, Thierno Diallo lutte contre la mort pendant des heures. Du sang coule de ses oreilles, de ses narines, et ça coule abondamment en bas. Il crève. Mais toujours branché au courant, le corps continue son mouvement de danse sous les ricanements d'hyène de Karim et sous les regards impitoyables de Kasia et de Mamady. Le chef demande enfin qu'on arrête tout. Et la musique, et le groupe électrogène. Mamady débranche les fils. Une odeur de merdes et de corps brûlé se répand dans la cabine.
Kasia enlève ses pieds de la table, se réajuste pour écrire son rapport.
-Ouvrez la porte ! Ce cochon sent mauvais.
-Hi ! Hi ! Hi ! Il a chié du chaud, rigole Karim Doc.
-Bon, ça suffit ! Tes ricanements m'agacent. Arrête, maintenant ! commande Kasia tout en écrivant son rapport.
Il ajoute.
-Il fera bientôt 2 heures du matin. Il y a du travail à faire. Je vais finir vite mon rapport. Ensuite, je vais apprêter la cellule Diète Noire du bâtiment Senghor. Parce qu'on aura bientôt du monde. Détachez-le ! Il va avec les autres.
Aussitôt dit, aussitôt fait ! Kasia note dans son rapport que Thierno Diallo reconnaît tous les faits qu'on lui a reprochés. Le traître de la Révolution regrette d'avoir été induit en erreur par ses complices comploteurs. Il dénonce par conséquent les noms listés comme étant ses complices. Il demande pardon à la Révolution. Il s'en remet entièrement au jugement du Comité Révolutionnaire de Conakry. Il n'a pas signé sa déposition parce qu'il ne sait pas le faire. Il est analphabète et ne sait pas griffer. Sa voix n'a pu être enregistrée parce qu'il est alité. Terminé. Kasia se met debout, s'avance jusqu'à la hauteur du cadavre de Thierno Diallo dont la tête retombe sur la poitrine. Du sang noir sort de ses narines et de ses oreilles. Une flaque de merdes grillées sous la chaise en fer. Kasia crache sur le cadavre et sort de la cabine, d'un pas impérial. Il empoche son rapport et va directement à la cellule D du bâtiment Senghor. Il crie le nom de Fadama posté à l'entrée de la prison. De loin, à travers la ville, on entend la musique qui sort des boîtes de nuit.
-Fadama Conté!
-Oui, mon commandant ! Prêt pour la Révolution ! répond le nommé en courant.
-Apporte-moi les clés et la torche.
Fadama accourt avec la torche et le trousseau de clés. Kasia ouvre la cellule plongée dans l'obscurité. Il éclaire le trou en se bouchant carrément les soupapes. Dix carcasses recroquevillées, trois corps qui luttent contre la mort. L'odeur de la cellule est inhumaine. Une odeur de cadavres mélangée à celle de cacas, d'urines, de crasses, de saletés. Une odeur plus que nauséabonde. Kasia recule précipitamment. Il commande à son équipe de les mettre en paquet. Momo Jo ouvre le grand portail de la prison, et à reculons, le camion chinois bâché entre en hoquetant. Ensuite, il referme le portail pendant que les autres s'affairent à entasser les carcasses dans des sacs de riz vide. Fadama met fin aux gémissements des trois corps par des coups de crosses assénés au cou et dans la figure. Tous les cadavres, dont celui de Thierno Diallo, ainsi mis dans des sacs, sont jetés dans le camion chinois. Fadama a appris à asséner des coups de crosse et à tordre des cous chez Mao Tsé-toung. Il s'essuie les mains et court ouvrir le grand portail. Le camion chinois toujours bâché sort et gare à côté. Kasia hèle au milieu de la nuit : « Gardes républicains, Baldé Boubacar, Diallo Pété, Doré Jean-Marie, Oularé Mamadou, Camara Idrissa, Keïta Ibrahima, Kanté Sotigui, Sylla Baba, Condé Alpha, Diarra Mamadou, je vous confie les lieux jusqu'à mon retour. Baldé Boubacar, tu prends le commandement. Les autres vous embarquez avec moi. » Comme du bétail, ils courent et embarquent dans un grand bruit de guodillots en piteux état. Kasia , commandant de bord s'assied à côté de Momo Jo. Avant que celui-ci ne démarre, il crie à nouveau le nom de Diarra Mamadou. Celui-ci sort précipitamment de la prison et se plante en garde-à-vous en se mettant à la hauteur de Kasia qui lui susurre : « Tu le surveilles ! » Diarra Mamadou acquiesce : « Oui, mon commandant ! à vos ordres mon commandant. Prêt pour la Révolution ! A bas l'impérialisme ! A bas…» Momo Jo ne le laisse pas finir la chansonnette de la Révolution. Il met le moteur en marche et démarre. Le camion part en trombe. Diarra Mamadou presque aux anges regarde le camion filé. Le commandement est confié à un peul qu'il est chargé de surveiller.
Le camion chinois traverse la ville et s'engage dans la direction du camp El hadj Oumar Tall. Il dépasse des groupes de jeunes filles et de jeunes garçons, à pied, en chemin pour le camp militaire où se tient une soirée dansante. Ils viennent de partout et marchent des kilomètres et des kilomètres pour aller danser au camp El hadj Oumar Tall où la rentrée est à la portée de toutes les bourses pour les garçons. Pour les jeunes filles, il faut être âgé au minimum de 8 ans pour avoir accès à la grande salle de danse du camp El hadj Oumar Tall.
Le camion chinois passe devant le camp en effervescence. A une trentaine de kilomètre du camp, il gare dans les abords d'une montagne. A côté, un trou béant. A l'aide des phares du camion, et sous la surveillance de Kasia, ses hommes déchargent la cargaison. Ils jettent les carcasses humaines dans le trou, un à un. Au finish, ils referment le trou avec quelques pelles de gravillons. Le camion chinois débâché reprend le chemin du retour. A l'entrée de la ville, Kasia dit à Momo Jo d'aller directement au domicile de l'inspecteur d'académie de Labé, Koumbassa Saliou. Kasia saute du camion. Le gardien du domicile de l'inspecteur le reconnaît et lui ouvre la porte grandement en gueulant le leitmotiv monstrueux du régime : « Prêt pour la Révolution ! A bas l'impérialisme. A bas le néocolonialisme. A mort les traîtres de la Révolution. Entrez, camarade ! » Kasia marmonne un petit « merci, camarade ! »
-Est-ce que le chef est là ?
-Oui, vous pouvez y aller. Ils sont au salon, répond le gardien. asia s'avance, tenant son rapport, en direction de la Villa. Il entre et trouve au salon Emile, l'inspecteur Saliou Koumbassa, le capitaine parachutiste Aly Koumbassa, ancien enfant de troupe de Saint Louis du Sénégal, les lieutenants parachutistes Boubacar Camara communément appelé M'Beng et Mouctar Diallo, l'adjudant parachutiste Namory Keïta, et le commandant Cheikh Keïta du camp militaire El hadj Oumar Tall. A sa vue, Emile regarde sa montre. Trois heures du matin.
Kasia ouvre la bouche, prêt à crier la connerie de la Révolution. Emile Cissé entre en transe. -N'ouvre surtout pas ta boîte à camember ici ! Fils de…
Il se retient encore et encore. Qualifier Kasia de bâtard de surcroît devant témoins ? C'est la potence ! L'effet de l'alcool aidant, Emile gueule comme un canidé furieux.
-Qu'est-ce que tu viens foutre ici ? Nous sommes ici entre intellectuels, entre poètes, entre gens cultivés. Tu n'as pas
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