Archives


La Guinée et les Etats-Unis d'Afrique (Interview à la Radio communautaire familia fm ) 10.04.2008 / 13:42

Me Alpha Oumar SY SAVANÉ,

Professeur, géographe internationaliste

Et spécialiste en géostratégie.

Familia fm : « Trop longtemps exclue des libres entreprises humaines, trop longtemps maintenue en marge de l'histoire, l'Afrique pleinement consciente des exigences de son avenir, refuse désormais à être en retard sur l'histoire, elle refuse que soit sacrifiées les générations des ses peuples. » (Ahmèd Sékou Touré à la tribune des Nations unies, 1959)

Familia fm : A quand remonte la lutte de la Guinée pour l'Intégration africaine ?

Me SY SAVANÉ : Il est important de signaler que la Guinée ne doit pas se laisser voler la paternité de la politique d'intégration africaine par ceux qui viennent de la prendre en vol. Bien avant l'indépendance de la Guinée , le 2 octobre 1958, et le vote légendaire du 28 septembre 1958, les dirigeants du pays avaient fermement condamné le morcellement de l'Afrique occidentale française (A.O.F.) en huit (8) entités gouvernementales autonomes.

 

Pour Sékou Touré , «  La Loi-Cadre devait avoir pour conséquence directe l'éclatement de la structure fédérale de nos pays et l'isolement progressif des Territoires qu'ils [les tenants du régime colonial] souhaitent voir s'embourber dans les contradictions internes et des oppositions brisant leur front uni. L'éclatement de la Fédération [A.O.F. ou A.E.F.] est l'indication que la France veut diviser les Africains pour pouvoir les opposer les uns les autres et arbitrer souverainement leurs conflits locaux. » (Septembre 1959) En parlant de la Constitution de la V ème République française, M. Ismaël Touré , directeur de publication du quotidien ‘' La Liberté '' , mentionnait dans l'édition du mardi 23 septembre 1958 (n°138) : « Le reproche capital que nous faisons au texte soumis au référendum, c'est de consacrer définitivement le morcellement de l'Afrique . Pas un mot dans la nouvelle constitution sur les entités A.O.F. et A.E.F. dont la structure unitaire a déjà subi une grave atteinte depuis l'institution de gouvernements territoriaux issus de la Loi-cadre … »

  Familia fm : Pourquoi cette politique de morcellement ?

Me SY : Comment concevoir autrement la possibilité de dominer des peuples, de les maintenir dans l'infériorité et d'exploiter leurs richesses si on ne prend pas la précaution de les couper les uns des autres… « Il faut que cela soit dit nettement une fois de plus, la Loi-cadre en divisant les Fédérations en territoires administrés séparément, en refusant même l'institution d'un Gouvernement de coordination entre ces territoires, a semé en Afrique le germe de l'éclatement de ces fédérations. »

  Familia fm : Après l'indépendance, le cap de la politique d'intégration a-t-il été maintenu ?

Me SY SAVANÉ : A l'indépendance, la République de Guinée a continué à faire de l'Unité africaine une action majeure de sa politique gouvernementale. La première Constitution du pays stipule dans son préambule, alinéa 4 : « [L'Etat de Guinée] affirme sa volonté de tout mettre en œuvre pour réaliser et consolider l'Unité dans l'indépendance de la Patrie africaine. Pour ce faire, il combattra toutes les tendances et toutes manifestations de chauvinisme qu'il considère comme de sérieux obstacles dans la réalisation de cet objectif. » Plus loin, l'alinéa 6 stipule  : « Il soutient sans réserve toute politique tendant à la création des Etats-Unis d'Afrique, à la sauvegarde, à la consolidation de la paix dans le monde. » Enfin, l'Hymne national de la République de Guinée proclame  :

  Peuple d'Afrique, le passé historique que chante l'hymne de la Guinée fière et jeune.

Illustres épopées de nos frères morts sur le champ d'honneur en libérant l'Afrique.

Le peuple de Guinée prêchant l'unité appelle l'Afrique.

Liberté, c'est la voix d'un peuple qui appelle tous ses frères à se retrouver.

Liberté, c'est la voix d'un peuple qui appelle tous ses frères pour la grande Afrique.

Bâtissons l'unité africaine dans l'indépendance retrouvée.

  Après l'admission de la République de Guinée à l'Organisation des Nations unies, le 12 décembre 1958, Sékou Touré, dans son premier discours à la tribune de l'Assemblée générale de l'Onu, en octobre 1959, proclamait  : « Après avoir affirmé le 28 septembre 1958, lors du référendum organisé par la France , que la Guinée préfère la liberté dans la pauvreté à l'opulence dans l'esclavage, nous nous ferons un autre devoir de déclarer devant les dignes représentants des Nations unies que dans les perspectives d'une évolution démocratique et rapide de l'Afrique, nous, dirigeants nationaux de la République de Guinée préférons être les derniers dans une Afrique unie plutôt que les premiers dans une Afrique divisée. » Il est donc fort intéressant de remarquer que le choix de la République de Guinée pour les Etats-Unis d'Afrique est plus vieux qu'elle-même. Il relève du temps colonial. Ce choix n'est pas non plus léger, il est consacré par la Constitution de la Première République et les déclarations solennelles des dirigeants nationaux à toutes les tribunes où la réaffirmation du choix s'imposait.

Familia fm : Pourquoi cet acharnement des dirigeants guinéens pour l'intégration immédiate de l'Afrique ?

Me SY SAVANÉ : Les dirigeants guinéens étaient conscients que l'éclatement des Fédérations de l'Afrique occidentale française et de l'Afrique équatoriale française en des Etats lilliputiens n'est pas un fait dû au hasard. C'est dans le noir dessein de continuer à exercer la supériorité de la Métropole sur eux et de les exploiter parce que vulnérables du fait même de leur morcellement. Les Guinéens, hier comme aujourd'hui et encore plus demain, restent convaincus que  : « Si on consultait les Peuples sur l'opportunité de l'Unité, si on leur demandait s'ils veulent vivre ensemble, en communauté, ils n'attendraient pas, ils placeraient les gouvernements devant le fait accompli en demandant une véritable unité. Les peuples sont en avance sur leurs dirigeants, ils sont plus généreux et plus enthousiastes que leurs dirigeants. Ce sont les dirigeants qui sont égoïstes, hésitants et procéduriers. » (Ahmèd Sékou Touré, 1979)

Familia fm : Quelle importance revêt cette intégration africaine maintenant ?

Me SY  SAVANÉ : L'intégration de l'Afrique est la seule voie pour le continent de tirer profit de la mondialisation. Elle rend effective la complémentarité des économies, favorise les échanges d'idées et d'expériences entre les différents peuples, garanti la sécurité et la stabilité et tue dans l'œuf toute velléité de dictature personnelle, de régionalisme ou de tribalisme. L'étendue du marché du continent et sa variété donnent un poids suffisant pour attirer les multinationales de tous les secteurs d'activités socio-économiques. L'Afrique doit tirer parti des complémentarités de ses différentes parties en facilitant les échanges à l'intérieur du continent, en rapprochant par des liaisons routières, ferroviaires, aériennes, maritimes et fluviales les villes des villes, et des villes des campagnes.

Familia fm : Quels sont les principes politiques de l'intégration ?

Me SY SAVANÉ : Pour l'intégration du continent, l'Afrique doit choisir la liberté et la démocratie, l'action dynamique et populaire, l'emploi de toutes ses ressources, de tous ses moyens, l'appui de tous les systèmes, de tous les peuples, l'engagement de toutes ses filles et de tous ses fils, les enseignements de toutes les expériences, les leçons de toutes les pratiques, en un mot les fruits, tous les fruits du monde auxquels elle entend ajouter ses propres fruits. « La lutte pour l'intégration et le développement de l'Afrique… doit normalement guider nos activités car, si la liberté politique est un préalable, il faut que nous sachions que seule la libération économique pourra nous rendre réellement l'indépendants… Nous avons beau exiger de nouveaux termes d'échange, des tarifs justes, un contrôle effectif des ressources de nos pays, ces exigences connaîtront-elles satisfaction si nos économies restent vulnérables à cause de l'absence d'un minimum d'intégration ou même d'une politique minimale de concertation ? »  (Ahmèd Sékou Touré, 1980) Cette nouvelle libération du continent qui ne peut se faire réellement et pleinement que dans les Etats-Unis d'Afrique incombe à chacun de nos Etats actuels. L'Afrique unie reconquerra la plénitude de ses droits, l'intégralité de ses moyens, de sa personnalité, de sa dignité confisquée et demeurera continuellement responsable de son destin.

Familia fm : Quelle sera la place des Etats-Unis d'Afrique dans le concert des nations ?

Me SY SAVANÉ : L'Afrique qui émergera à la vie universelle ira « à la rencontre du reste du monde, non pas comme un antagoniste, mais au contraire avec une entière volonté de coopération, un souci conscient et constant d'être un apport dont le monde ne saurait se priver sans compromettre ses chances et ses ressources.  »

Familia fm : Mais Me SY SAVANÉ, l'Afrique est diverse ?

Me SY SAVANÉ : L'Afrique doit être unie, mais l'Afrique est diverse ; nous devons faire de la diversité non pas un élément de division mais un facteur d'unité, et comme l'a dit de façon géniale le regretté Dr Kwame Nkrumah , « L'Afrique doit être unie et marcher résolument vers les Etats-Unis d'Afrique ». Nous disons que l'Afrique a une identité commune, incarnons-la. « Nous convions tous à davantage de solidarité dans la diversité, à l'unité d'action dans la diversité, à la volonté politique commune, au respect mutuel, à l'amour de la vérité… » . Le respect de la vérité, de l'objectivité fait franchir les impasses les plus coriaces dans la solution des problèmes. Nous devons toujours faire montre d'esprit de sacrifice, de volonté de dépassement pour accélérer notre marche.

Familia fm : L'Intégration africaine se réalisera-t-elle un jour ?

Me SY SAVANÉ : Elle se réalisera plus tôt que prévu par le simple fait que la cause de l'homme doit triompher nécessairement et que l'Afrique, à travers ses vicissitudes triomphera aussi des multiples obstacles accumulés sur sa route par l'égoïsme et l'incompréhension, l'orgueil et la sottise… On peut bien considérer que tant que l'humanité n'aura pas incorporé cette immense cohorte des peuples prolétaires de la vie universelle, la famille humaine ne sera qu'incomplète, incertaine d'atteindre son terme de perfection dans l'union, dans le progrès et dans la liberté. » (Ahmèd Sékou Touré, 1959)

 

Vos derniers mots Me SY SAVANE sur l'importance que revêt à vos yeux l'intégration africaine !

Me SY SAVANÉ : De tout ce qui précède, il ressort que les Etats-Unis d'Afrique constitueront une entité fiable et un partenaire solide pour le reste du monde. Ils constitueront un maillon fort du pari du siècle, « le pari de la sécurité contre la guerre, le pari de la liberté contre l'esclavage, celui de la raison contre la force, de l'équité contre le privilège, enfin… le pari de l'avenir contre le passé… Toute la qualité de la vie des peuples est désormais inscrite dans cet engagement fondamental : vouloir vivre, oser vivre dans le présent pour l'avenir et non plus vivre dans le passé contre l'avenir. » (Ahmèd Sékou Touré, 1959) Les Etats-Unis d'Afrique auront donc pour se faire et s'assumer, pour armes véritables, comme le dit l'autre, « la vérité, l'objectivité, l'esprit de sacrifice et de conciliation et la volonté commune de demeurer ensemble, de travailler ensemble, de nous réhabiliter ensemble, de faire de l'Afrique une véritable entité politique, économique, socio-culturelle, disposant de l'ensemble de ses droits, respectée par les autres Etats et continents, une entité apportant une contribution de qualité à la marche générale de l'humanité. » (Ahmèd Sékou Touré, 1959)

Que Dieu bénisse l'Afrique et les Africains !

Me Alpha Oumar SY SAVANÉ,

Professeur, géographe internationaliste

et spécialiste en géostratégie.