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LE CONCEPT DE CHANGEMENT
08.04.2008 12:44
(Interview à la Radio communautaire familia fm )

  Me Alpha Oumar SY SAVANÉ,

Professeur, géographe internationaliste et spécialiste en géostratégie.

  Familia fm : Depuis le 22 janvier 2007, le mot qui se trouve sur les lèvres de chaque Guinéen est ‘'changement''. Pour matérialiser ce petit mot dans la conduite de la gestion des biens et des affaires de la nation guinéenne, des vies entières ont été enlevées, certaines mutilées et d'autres traumatisées. Tout ceci, rien que pour faire accepter dans la conduite quotidienne du Guinéen ce mot de dix (10) lettres.

Nous avons encore une fois de plus à nos côtés, Me Alpha Oumar SY SAVANÉ, professeur, géographe internationaliste et spécialiste en géostratégie, pour parler du changement en tant que phénomène social.

  Familia fm : Me SY SAVANÉ, bonjour !

Me SY SAVANÉ : Bonjour Monsieur et bonjour à nos fidèles auditeurs de la Radio communautaire familia fm !

Familia fm : Que pouvez-vous nous dire du concept de changement ?

Me SY SAVANÉ : En consultant le Robert Collège (nous sommes au niveau moyen des Guinéens), deux notions importantes se dégagent quant à la définition du mot changement :

•  l'état de ce qui évolue, se modifie sans changer de nature ;

•  le fait de ne plus être le même.

Familia fm : Quelles sont les notions correspondantes à ces deux définitions ?

Me SY SAVANÉ : À ces deux définitions correspondent les notions d'évolution et de révolution. Vous comprenez qu'il ne suffit pas de mettre en évidence l'idée de changement, il faut encore s'interroger sur sa nature. La nature du changement fait donc qu'il y a deux sortes de changement : un changement que l'on peut qualifier de quantitatif et un changement que, par opposition, on peut appeler qualitatif.

Familia fm : Quelle est la différence entre ces deux changements ?

Me SY SAVANÉ : La différence entre le changement quantitatif et le changement qualitatif réside dans le fait que le changement quantitatif introduit un certain nombre de transformations dans un phénomène donné, sans en changer les caractéristiques essentielles qui font du phénomène ce qu'il est. Par exemple, le fait de chauffer l'eau peut bien augmenter sa température, sans cependant changer sa nature de liquide (là nous sommes en sciences physiques). En politique, nous sommes en train de vivre depuis le 4 janvier une tension à Conakry et à l'intérieur du pays parce que tout simplement le changement calibré par l'Accord du 27 janvier 2007 ne change en rien le paupérisme intensionnel imposé aux populations guinéennes par ceux qui profitent des biens de tous. Quant au changement qualitatif, il se produira à partir du moment où l'eau portée à l'ébullition se transformera en vapeur. Le changement qualitatif est donc la transformation du liquide en vapeur. Cela signifie en politique que par delà l'évolution ou les évolutions, il faut la révolution qui dissout radicalement les vieilles habitudes et pratiques. La situation actuelle de la Guinée reflète bien la nuance entre évolution et révolution. La feuille de route du Gouvernement de large consensus veut nous faire passer d'une politique de tensions et de conflits à une politique de coopération entre gouvernants et gouvernés sans changer la nature koudèiste du système qui gère le pays.

 

Familia fm : Si je vous comprends, vous voulez nous dire que cette feuille de route ne peut nous mener qu'au changement quantitatif ?

Me SY SAVANÉ : Vous me comprenez très bien. On a fait débarquer le Premier ministre et son Gouvernement (son Gouvernement avec réserve) sur un terrain miné, dans un système préétabli. Il est important de signaler que tout système politique met l'accent sur sa survie et par conséquent sur tout ce qui peut contribuer à maintenir son équilibre. Par contre, tous les évènements qui pourraient mettre en danger son existence et son équilibre sont des phénomènes pathologiques, déviants, auxquels il convient de mettre un terme afin que le système puisse retrouver son équilibre naturel.

Familia fm : Vous voulez nous dire que le Syndicat, c'est-à-dire l'inter-centrale, à fort à faire ?

Me SY SAVANÉ : Cela s'entend dans la mesure où le choc des décrets et la somnolence des projets de décrets nous fait toujours perdre du temps dans une politique d' un pas en avant, deux pas en arrière . Il convient également de tenir compte des contingences dans la lutte du Syndicat, c'est-à-dire de l'existence de certains phénomènes qui contribuent à ralentir le cours des évènements. Il en est ainsi par exemple du rôle néfaste ou malheureux joué par certaines personnalités éminentes. Le Syndicat a d'autant plus à faire qu'il doit se battre sur deux plans. D'abord, contre ceux qui ont été la cause de la grève de 2007 et qui cherchent à contrecarrer le changement quantitatif initié par l'Accord de Conakry ; ensuite, contre le Gouvernement de large consensus auquel il doit demander compte sur l'état de la mise en œuvre de la feuille de route.

 

Familia fm : Mais, Me SY SAVANÉ, pourquoi le Syndicat se battrait-il contre un gouvernement qui est le fruit de sa lutte ?

Me SY SAVANÉ : C'est la logique dialectique qui l'enseigne et cela s'est quasiment toujours prouvé. Il convient de remarquer qu'il y a un lien dialectique entre la cause et l'effet, ce qui est tout à fait conforme à la loi de l'unité des phénomènes. Il en résulte que la cause et l'effet sont mutuellement convertibles, l'effet pouvant à son tour devenir cause. En d'autres termes, la grève de janvier et février 2007 a été la cause de l'arrivée du Gouvernement de large consensus ayant à sa tête un premier ministre chef de gouvernement. Ce gouvernement doit mettre en œuvre l'Accord de janvier 2007. Le défaut d'application efficace et efficiente des termes de l'Accord de Conakry retournera le Syndicat contre l'effet de sa lutte (le gouvernement de large consensus) qui devient par conséquence la cause de sa lutte ultérieure. Ainsi, l'effet gouvernement devient la cause nouvelle.

 

Familia fm : Le rapport entre la Loi fondamentale et l'Accord de Conakry nous semble conflictuel. Q'en pensez-vous ?

Me SY SAVANÉ : Pendant la période de préavis de la grève générale et illimitée qui devrait débuter le 10 janvier dernier, j'ai suivi tout une tonne de déclaration partisane de personnalité se disant passeur du droit. Il me plait ici de signaler qu'aucun droit national (Constitution, Loi fondamentale, pacte national, etc.) ne peut être interprété de manière à opposer les gouvernants aux gouvernés. Nulle part au monde une constitution ne peut s'opposer aux aspirations légitimes du peuple qui la garanti et qui est sa source. La Loi fondamentale est « la maison » qui abrite « le rêve partagé » des populations guinéennes. Cette loi n'est ni parfaite ni immuable. Elle est établie sur la base du passé, du présent et de l'avenir de la nation. Il n'est pas donné à un être humain, donc imparfait, de lire exactement le devenir d'une nation. C'est pourquoi il revient aux législateurs d'adapter régulièrement la loi fondamentale aux nouvelles aspirations du peuple. Si cela n'est pas, un conflit naît. Et justement l'existence du conflit doit amener le législateur à prendre en compte la volonté populaire pour en faire une loi, car les aspirations de tout un peuple ne sont jamais légères. L'Accord de Conakry du 27 janvier 2007 s'inscrit dans ce cadre.

 

Familia fm : Alors, Me SY SAVANÉ, l'Accord de Conakry a-t-il valeur de loi ?

Me SY SAVANÉ : Non ! Il a valeur de pacte conclu entre le garant de la sécurité, de l'unité, de l'intégrité et de la quiétude de la nation guinéenne, et le peuple de Guinée. Et c'est pourquoi l'Accord de Conakry a force de loi . Il revenait aux législateurs de l'ériger en loi en le faisant entrer dans « la maison loi fondamentale » s'ils ont l'initiative des lois. Dans le cas contraire, ils devraient amener l'exécutif à le proposer comme loi. Dans tous les cas il est impensable qu'un parlement se contente pendant plus de quinze ans à tout simplement légiférer sur les projets de lois proposés par l'exécutif sous prétexte que la loi fondamentale ne lui reconnaît pas l'initiative des lois. Cette initiative des lois au parlement devrait être le premier amendement de la loi fondamentale. Qui peut être mieux à l'écoute des aspirations des populations que leurs propres élus ? La somnolence républicaine et la mise en veilleuse des projets de décrets sont la cause de cette autre grève qui frappe à nos portes avec des conséquences imprévisibles. En résumé, il n'y a aucune situation conflictuelle entre la loi fondamentale et l'Accord de Conakry. La question n'est pas de savoir si l'Accord du 27 janvier 2007 relève du droit ou non, elle est de savoir si cet accord a sauvegardé les intérêts supérieurs de la nation et a apporté la paix sociale et la quiétude pour les populations.

 

Familia fm : La feuille de route est-elle suffisante pour opérer le changement en Guinée ?

Me SY SAVANÉ : Non ! Parce qu'elle est le résultat d'une analyse systémique de la situation guinéenne. En dialectique, l'analyse systémique ne prend en compte que ce qui semble, je dis bien ce qui semble être l'élément essentiel, parce que tout simplement visible. La partie cachée de l' iceberg est ignorée. Ainsi, la primauté a été accordée à l'élément économique pour sortir les populations du paupérisme beaucoup plus occasionné par la mauvaise gouvernance politique du pays que par la gestion économique corruptrice généralisée. En effet celle-ci n'est que le fruit de celle-la.

 

L'aspect politique est ignoré dans la feuille de route ou ramené tout simplement à la mise en place d'une Commission électorale indépendante. La feuille de route devrait s'axer sur la refonte du visage politique de la Guinée avant toute élection législative ou autre. Nous sommes conscients que s'il y a élection législative maintenant en Guinée, c'est le parti vainqueur qui héritera du pouvoir. Quelque soit ce parti, il est aujourd'hui vrai que ses dirigeants seront des recyclés du pouvoir ou des éternels mécontents rompus aux pratiques ethniques. Après donc la mission du Gouvernement de large consensus, ce sont les mêmes qui reviendront au pouvoir, pourquoi pas avec les mêmes idées ? À cet égard, j'estime qu'il faille faire le toilettage du visage politique avant toute élection législative. Il n'y a pas lieu de se précipiter pour revoir les mêmes têtes avec les mêmes incompétences, les mêmes susceptibilités ethniques et quasiment toutes amoindries par le poids de l'âge.

 

Familia fm : Que proposez-vous concrètement pour ce toilettage politique ?

Me SY SAVANÉ :

•  Je propose que l'Accord de Conakry lui-même évolue en ne demandant pas uniquement au Gouvernement mais aussi et surtout à l'Assemblée nationale qui légifère ;

•  Je propose que la loi cerne de près la représentativité du peuple à l'Assemblée nationale en faisant plus de places pour les jeunes et les femmes. Sur chaque liste de 77 candidats de parti politique, il faudra 60 jeunes (45 ans au plus) dont au moins 30 femmes ;

•  L'inscription sur les listes électorales des partis respectera le pourcentage correspondant aux 60 jeunes dont 30 femmes pour chaque tranche de 10 noms ;

•  Je souhaite vivement que nos gouvernants et nos hommes politiques aient constamment à l'esprit cet enseignement de feu Ahmèd Sékou Touré , premier président de la République de Guinée, citation : « A chaque génération ses responsabilités particulières. A chaque phase de son évolution, le peuple doit déposer à la gare quelques bagages vermoulus et embarquer de nouvelles valeurs pour amplifier sa confiance en l'avenir, décupler son dynamisme dans l'action. » fin de citation

 

Familia fm : En dernier mot, Me SY SAVANÉ, qu'est-ce qui justifie l'importance que vous accordez aux femmes et aux jeunes ?

Me SY SAVANÉ : Ce qui justifie cette importance saute aux yeux de chacun et de tous. Je me fais tout juste le devoir de le rappeler. D'abord les femmes : elles constituent parmi les « les laissés- pour- compte » le groupe le plus important en Guinée. En effet, elles représentent plus de 52% de la population adulte. Elles paient plus que leur part à la Société guinéenne en travaillant dans et en dehors du foyer. Nous savons tous, en citoyens conscients et consciencieux, que tout ceci ne leur permet même pas d'avoir, au même titre que les hommes, leurs mots à dire dans les décisions concernant la nation. Tout le monde ne fait que se servir d'elles pour atteindre leurs objectifs politiques et autres. Ensuite les jeunes : ils doivent être impliqués dans le processus de démocratisation de la République de Guinée en raison de leur qualité de décideurs de demain. Ils sont ouverts aux changements et ils assurent la pérennité du système que nous voulons construire, donc le maintient du  « rêve partagé » qu'est la nation guinéenne. Personne ne peut mesurer leurs aspirations mieux qu'eux-mêmes. Et la somme de leurs aspirations fait la Guinée de demain.

 

Que Dieu, Le Très-haut, bénisse la Guinée et les Guinéens !

 

Me Alpha Oumar SY SAVANÉ,

Professeur, géographe internationaliste

et spécialiste en géostratégie.