Guinée : 28 septembre 2009
Dites- moi comment en est- on arrivé là !
28 septembre 2009, 28 septembre 2010, un an jour pour jour depuis les massacres et les viols perpétrés dans notre pays.
C?était un lundi comme tous les autres. Non, celui- là se voulait différent. Ce lundi devrait être historique et s?annonçait comme une nouvelle lueur d?espoir pour la Guinée. Un pays dont le peuple, 51ans auparavant, donnait l?exemple aux anciennes colonies d?Afrique Occidentale Française (AOF) en optant pour l?indépendance.
Un demi- siècle d?indépendance durant lequel les populations guinéennes qui espéraient s?abreuver des douceurs de la liberté ont découvert le goût amer de la trahison, de l?idéal volé, de la dictature et ses méfaits. Pourtant, rien ne laissait penser que notre indépendance se transformerait en calvaire pour ce peuple qui l?a dignement conquise.
En effet, l?exemple guinéen avait traversé les mers et les océans pour se répandre partout où il y avait le règne de l?arbitraire. Elle avait été fièrement accueillie par les peuples opprimés à travers le monde. Fêtée par les politiques, saluée par les intellectuels et chantée par les poètes, l?indépendance guinéenne ouvrait une ère nouvelle en Afrique et mettait fin à un siècle de domination étrangère
Mais, contre toute attente, la nouvelle ère tant rêvée et qui devrait apporter la liberté et la démocratie se révéla un enfer. Comme le prédisait l?une des nombreuses victimes de la dictature, vint le temps où le sol guinéen fut invivable et l?on regretta le choix du système qui prit le peuple en otage, emprisonna et exécuta des milliers d?hommes et de femmes de 1958 à 1984.
Malheureusement, les lendemains meilleurs annoncés à la fin du règne du Parti Démocratique de Guinée (PDG) et son guide suprême enfantèrent à leur tour une nouvelle dictature. La même pratique du pouvoir initié par Ahmed Sékou Touré se mit en marche à l?avènement du Comité Militaire de Redressement National (CMRN) et dura de 1984 à 2008. C?est à peine si le colonel successeur qui devint Général- Président se différencie de son prédécesseur.
Le petit capitaine qui voulut mettre fin à toute cette logique des pouvoir dictatoriaux s?empêtra plus que ses devanciers. Au Général Lansana Conté qu?il disait vénéré, il greffa du Sékou Touré et ne put supporter le cocktail. Ayant voulu s?accrocher au fauteuil présidentiel, c?est une balle qui le délogea le 23 décembre 2009. Moussa Dadis Camara qui dirigeait le Conseil National pour la Démocratie et le Développement (CNDD) partit sur la pointe des pieds. J?allais dire, la tête à l?envers. Ainsi va la Guinée. D?espoir en déception et de dictature en dictature. Le paroxysme fut atteint le jour où l?on passa des meurtres individuels aux massacres et viols collectives.
Ce fut le 28 septembre 2009. Egalement baptisée « le jour maudit », « le lundi noir », cette date fut de sang et de larmes, d?humiliation, de viols et de désacralisation de l?être humain.
La femme guinéenne, de toutes les classes d?âge, de toutes conditions sociales fut la plus atteinte dans son corps et son âme : battue, et souillée dans ce qu?elle a de plus intime avant d?être éliminée, elle a doublement subi. Les survivantes garderont leur vie durant les séquelles des traitements inhumains.
Dites- moi simplement comment on en est arrivé là !
Pourtant, c?est pour mettre fin à l?humiliation et à l?injustice que les Guinéens se sont levés pour réclamer en ce jour anniversaire la vraie liberté et l?indépendance effective qui ne saurait se réaliser sans un système démocratique.
Ils étaient venus de tout le pays, de toutes les préfectures, de toutes les villes, de tous les quartiers de la capitale pour exprimer leurs revendications. Ils ont afflué de Cosa, Bambéto, Matoto, Hamdallaye, Wanindara, Cimenterie, Enco 5, Enta, Kaloum, Camayenne, Coléah, Madina, Dixinn, Bonfi, Belle- vue, Aviation, Yimbaya, Lansanaya, Symbaya, Nongo, Sonfonia, Dabompa. J?en oublie !
Ils étaient des hommes, des femmes, des enfants, des jeunes, des grands, des gros, des petits, des sains, des handicapés, éclopés, aveugles ; des femmes enceintes, des jeunes filles, des fiancées, des nouvelles mariées, des jeunes couples, des jeunes mères, enfants sur les bras, des frères et s?urs, des jumeaux et jumelles, des amis, parfois des adversaires, des personnalités et des anonymes. Ils étaient de toutes les confessions, de toutes les catégories sociales, de toutes les professions. Ils nourrissaient tous le même rêve pour le même combat : se libérer de toutes les formes d?oppression, de dictature, d?injustice, d?arbitraire et de frustration.
Dès l?aube, au premier chant du coq et au roucoulement des oiseaux, toute la capitale s?est ébranlée pour converger vers le lieu qui symbolise leur lutte : le stade du 28 septembre. Des milliers de Guinéennes et de Guinéens s?y étaient donnés rendez- vous pour demander « la non candidature » du Capitaine Moussa Dadis Camara à l?élection présidentielle. Ils exigeaient la neutralité du Conseil National pour la Démocratie et le Développement (CNDD) et la restitution du pouvoir aux civils en organisant des élections libres et transparentes.
Ce sont ces citoyens dont la seule arme était des slogans, des chants et prières, des banderoles, des hourras de joie, des bonjours et des « comment allez- vous » qui ont été massacrés, brutalisés et violés.
Dites- moi simplement pourquoi !
Ces citoyennes et citoyens ne réclamaient à la junte que le respect des engagements du 23 décembre 2008 promettant le retour à l?ordre constitutionnel. Les uns et les autres voulaient parachever le combat que leurs parents et grands- parents avaient mené avec courage et patriotisme. Chacun d?entre- eux se reconnaissait une part de la lutte et en revendiquait la légitimité en tant que fils ou fille de Guinée. C?est dans l?euphorie de la victoire annoncée que les sbires de Dadis et du CNDD ont fait leur irruption au stade du 28 septembre.
Un stade en fête et en symbiose qui honorait les leaders présents. Un stade où les plus jeunes et les plus âgés dansaient au son de la musique populaire. Les uns téléphonaient pour annoncer à leurs proches qu?ils sont effectivement arrivés ou décrivaient l?ambiance festive.
Ils étaient sur les gradins, sur les arbres, les poteaux électriques et sur toutes les tribunes : est, sud, nord et ouest. Mais aussi à la loge officielle. Il y en a qui attendaient aux entrées de Dixinn, de l?université Gamal Abdel Nasser ou du côté de la CIG (Société Immobilière de Guinée). Certains affluaient encore et convergeaient vers ce lieu qui a fait la fierté de la nation. Cet endroit où plusieurs victoires ont été fêtées : celle du 28 septembre qui marque la fin de la domination étrangère, mais aussi les multiples victoires sportives du Hafia Football Club et du Sylla National.
Les manifestants qui étaient déjà aux portes du stade sympathisaient avec les forces de l?ordre. Ceux qui étaient sur la route saluaient et donnaient à boire aux agents de sécurité. C?était tout simplement une ambiance bonne enfant. C?est dans ces circonstances et en ce moment précis que la garde présidentielle et la milice de Dadis et du CNDD ont surgi et se sont mis à bousculer, insulter, arracher argent et portables. Mais aussi et surtout à piétiner, à tirer sur la masse, à violer, à égorger vif et à tuer de sang froid.
Dites- moi simplement pourquoi, je vous en conjure !
Je vois ces jeunes, ces femmes et ces hommes courir dans tous les sens dans un stade fermé. Je les vois se débattre comme des fauves pris dans une cage. J?entends encore les cris et les prières. J?entends et j?ai les larmes aux yeux, (et vous ?) l?hymne national repris en ch?ur par un stade en émoi, en désolation et en désespérance. Je revois ces gens qui, sachant la fin proche, se sont mis à prier. J?entends leur « Allahou Akbar », leur louange au Tout Puissant et la malédiction qu?ils appelaient sur les bourreaux.
Je vois cet enfant dont se disputaient les sbires. Je les revois le tirer de toutes parts, pour ne pas dire le déchiqueter comme des animaux feraient d?une proie. Je revois ces personnes, hommes et femmes qui tombent et se relèvent. J?entends les coups de fusils qui tonnent et je revois, jusqu?au cauchemar, les militaires qui poursuivent leurs victimes. Je vois ceux et celles qui, désespérément, tentent de franchir les grillages déjà électrifiés du stade. Je revois ceux qui parviennent à s?extirper de l?enfer et ceux qui retombent pour être immédiatement achevés par les militaires.
Dites- moi, pour quelle raison !
Je revois la débandade, dans et aux alentours du stade. Je revois les forces de l?ordre en furie et qui tirent par derrière sur des gens apeurés et désarmés. Je n?oublierai jamais ces sirènes de la Croix Rouge qui tentent d?apporter assistance en se mêlant à la foule paniquée. Elles resteront toujours gravées dans ma mémoire, ces images où je vois des jeunes gens faire demi- tour au milieu des soldats et des balles pour porter secours et extraire un des leurs de la mort. Je vois et j?entends les coups de crosse assenés à des personnes par terre et, très probablement, déjà mortes sous les balles.
Dites- moi pourquoi une telle barbarie !
Nul ne saurait dire par des mots ce qui s?est passé le 28 septembre 2009 dans ce stade qui a fait l?honneur de notre pays mais qui, désormais, symbolise l?horreur et le crime. J?en parlerai jusqu?à la fin de mes jours, et d?autres le feraient après moi, le sujet restera inépuisable tant l?insondable s?est produit ce jour en Guinée.
Je voudrais, comme tous mes compatriotes, savoir comment ces événements ont a pu se produire. Le saurions- nous peut- être jamais. Mais, une chose est sûre. Tous ceux qui ont trempé dans ce complot contre le peuple, tous ceux qui ont une part de responsabilité dans ce bain de sang et dans les horreurs commises ne seront pas épargnés par la justice divine. Nous devons être sereins et croyants car, si la justice des hommes tarde, celle de Dieu tombera inévitablement.
C?est une telle évidence que certains leaders politiques qui étaient présents au stade semblent méconnaitre. Le comportement actuel de ces membres des forces vives d?alors est d?autant plus inexplicable que c?est à leurs yeux que des Guinéens ont été battus à mort ou violés. C?est en répondant à l?appel pour la démocratie qu?ils ont lancé que leurs militants et sympathisants ont subi ce qu?on connaît.
Il est incontestable que le plus grand obstacle au changement démocratique dans notre pays se situe au niveau de certains « leaders » qui ont drainé les Guinéens à l?abattoir. Aujourd?hui, ils prouvent que leur soif de pouvoir et de notoriété est plus importante que la vie de celles et ceux qui ont cru à leur engagement politique. Les massacres, les viols et autres brimades qu?ils ont vues ou subies ont été oubliées le jour qu?ils ont été parachutés à un poste de responsabilité.
Telle est l?attitude de Jean- Marie Doré, l?actuel premier ministre qui a troqué la vie des martyrs du stade du 28 septembre contre villas, voitures et argent. Il se gargarise de bonne boisson, se gave de toutes sortes de bonne nourriture et nage sur des milliers, voire des milliards, de billets de banque dans la méprise la plus totale de la vie de celles et de ceux qui sont tombées sous les balles de la milice et des soldats du CNDD. En voulant freiner le processus électoral, il souille la dignité des femmes violées et la mémoire des victimes plus que ne l?ont fait les hordes de Dadis et de la junte. En a- t- il seulement conscience ?
Quoi qu?il en soit, Jean- Marie Doré est très certainement, parmi tous les responsables politiques guinéens actuels, le plus grand danger pour la démocratie. Il va falloir qu?il soit débarqué, de gré ou de force, de son piédestal pour que les Guinéens gagnent le combat pour lequel ils se sont sacrifiés depuis 1958.
D?autres hommes, d?autres comportements aussi ignobles les uns que les autres. En effet, un membre actif des Forces Vives qui, de surcroit, assumait des responsabilités a osé l?impensable. Il s?est tout simplement allié au RPG d?Alpha Condé. Le fuyard qui était absent ce jour comme il l?a toujours été quand se joue l?avenir du pays.
Mais, ce n?est pas le ralliement en soi qui pose problème. Le plus désolant et le plus scandaleux, c?est le fait que l?intéressé a été touché de près par ce qui s?est produit au stade. Indépendamment à ce qu?il a subi, (je tais son nom par respect à la mémoire de la victime) il a été le témoin des affres infligées à l?un (e) de ses proches. Cependant, ni l?humiliation, ni la mort sous la douleur d?un être cher n?ont empêché son alliance à quelqu?un qui, au moment où on torturait et tuait au stade, se pavanait dans Paris. Tout semble montrer qu?il n?a, comme Jean- Marie Doré, rien affaire du sort d?un être humain, si proche soit- il. Au cas contraire, l?un et l?autre ne piétineraient pas la mémoire des martyrs du peuple.
Qu?un ethnocentrique et apatride de surcroit veuille se faire passer comme un démocrate et un républicain, quand bien même il était absent au stade du 28 septembre et à tous les combats du peuple de Guinée, dépasse tout entendement. C?est la plus grande insulte qu?on puisse faire à la mémoire de nos martyrs.
Entendre le leader du RPG s?auto- baptiser « opposant historique » et revendiquer dans un mépris qui n?a pas de nom, une part de légitimité dans la lutte pour la démocratie dans notre pays est tout simplement scandaleux. Tous les Guinéens savent que le combat qu?il a mené se situe entre les bords de la Seine (Paris), la savane Burkinabé et la lagune ivoirienne.
Qu?un tel individu prenne la Guinée en otage en voulant détruire tous les fondements de la démocratie en usant de ruse (dixit Dadis) n?est guère étonnant. C?est la complicité dont il bénéficie, en toute vraisemblance, au plus haut sommet de l?Etat qui est désolant, inquiétant et méprisant.
Son deal réel ou supposé avec Jean- Marie Doré ou Sékouba Konaté (comme il le prétend pour ce dernier) est un danger pour l?avenir de la Guinée. Dans l?un ou l?autre hypothèse, Alpha Condé ne sera jamais le démocrate qu?il prétend. Par conséquent, il ne fera jamais l?affaire de notre peuple et de notre pays. C?est aussi simple que le dit l?adage : « On ne peut aimer ou servir que ce qu?on connaît. » Or, Condé Alpha ne connaît pas la Guinée.
Ayant toujours son baluchon sur les épaules, on sait qu?il prendra ses jambes au cou dès lors qu?il aura mis le feu au pays. Il l?avait déjà fait en 1998 quand il fut rattrapé à Piné. Sa tactique ne changera pas : faire entrer les mercenaires d?un côté et s?enfuir de l?autre.
Nous devons savoir que ceux qui ont trahi la mémoire des martyrs du 28 septembre 2009 et ceux qui sont les commanditaires des massacres ne voudront jamais la démocratie en Guinée.
Il faudra que nous les y obligions. Que le peuple prenne ses responsabilités pour faire du slogan « Plus jamais ça ! » une réalité politique.
Il faudrait que les leaders honnêtes, en l?occurrence, l?Alliance des Bâtisseurs, soient plus audacieux, déterminés et intransigeants sur le respect des institutions et la tenue du second tour présidentiel. C?est la seule manière d?honorer la mémoire des morts au stade du 28 septembre.
Enfin, je proposerais, je l?ai déjà fait auparavant, que le stade du 28 septembre porte désormais le nom de « Stade des martyrs du 28 septembre ». Ainsi, seront honorés et la date d?indépendance et nos combattants pour la démocratie.
Paix et Gloire aux martyrs du 28 septembre 2009. Et à tous nos martyrs !
Lamarana Petty Diallo lamaranapetty@yahoo.fr
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