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Interview de M.Mamadou BAH Baadikko Président de l'Union des Forces Démocratiques (U.F.D)

Question 1 : Monsieur le Président, en tant que leader politique, quel regard portez-vous sur la situation politique, économique et sociale de notre pays ?

Réponse : Il faut dire que le tableau qu'offre aujourd'hui notre pays est vraiment triste. L'énorme espoir de changement qu'avait fait naître le CNDD à son arrivée au pouvoir se transforme en déception, six mois à peine après la prise du pouvoir par l'armée. La situation politique semble bloquée. Le CNDD règne en maître absolu et fait tout ce qui lui plaît. Personne, ni aucun organe institutionnel quelconque ne contrôle son action. La transition annoncée est sans nul doute dans l'impasse. Après avoir signé une lettre dans laquelle il s'est engagé à tenir les élections en 2009, le Chef de l'Etat nous prévient que sa parole n'est pas une montagne. Autrement dit, il peut revenir sur ses promesses, selon les circonstances. Tout le processus menant à des élections libres honnêtes et équitables, est arrêté. Mais, le CNDD veut que ce soit d'autres qui se chargent d'expliquer pourquoi le chronogramme n'est pas gérable en l'état et pourquoi il faudrait fixer une autre échéance. Et pourtant, le CNDD et son gouvernement détiennent le pouvoir absolu. Personne ne nous explique en quoi, vu la situation actuelle, nous serons plus prêts pour les élections en 2010 que nous ne le sommes en 2009. Les partis politiques sont bannis des médias publics et pratiquement interdits d'activité sur tout le territoire. Il devient même difficile aux Forces vives de trouver une salle convenable de réunion dans tout Conakry. Tous les jours, naissent des « partis-pancartes » pour accroître la confusion et fournir une masse de manœuvre. Nous en sommes maintenant à 83 ! Le gouvernement quant à lui semble complètement paralysé. L'Etat est pratiquement inexistant dans ses fonctions au service du public.

Dans le même temps, le pays est pratiquement à l'arrêt. Il n'y a aucune activité économique qui se porte bien. Même les sociétés minières étrangères, qui habituellement marchent contre vents et marées et qui, de toute façon ne rapportent pas grand-chose au pays, ont d'énormes problèmes pour fonctionner normalement, à cause des harcèlements dont elles sont l'objet. Les seuls véritables « chantiers de développement » que l'on voit, ce sont les camps militaires ! Il y a de nombreux indices de dérapages dans la gestion du bien public. Souvenez-vous de la nouvelle non encore démentie par les autorités d'une irruption des hommes en armes à la Banque centrale et qui auraient emporté 3,5 kilogrammes d'or. On clame haut et fort que le pays est en faillite et que l'Etat vit au jour le jour. Mais dans certains milieux, l'argent circule à flot : marabouts véreux, faiseurs de rois, griots, escrocs en tout genre et politiciens discrédités etc., sont gratifiés de paquets de Francs guinéens. Dans la circulation on rencontre d'innombrables véhicules neufs, le plus souvent sans immatriculation, conduits par des militaires. L'insécurité est partout. Des hommes en tenue militaire terrorisent les populations et les voyageurs à travers le territoire. Même une parente par alliance du Chef de l'Etat en a été victime entre Faranah et Kissidougou. Bien entendu, aucune réponse positive à la demande sociale ne peut sortir d'un tel système. Les populations de la ville comme de la campagne continuent de souffrir de la faim, des maladies et des conditions misérables d'existence. Quand vous prenez la distribution du courant, c'est épouvantable ! Il y a six mois, on respectait vaille que vaille le programme de délestage. Aujourd'hui, on peut rester dans certains quartiers de Conakry, quatre jours ou plus, sans électricité. Quant à l'eau courante, on n'en parle même plus. Il n'est pas étonnant que dans ces conditions, les masses populaires soient mécontentes et l'expriment vertement dans les radios ou par des menaces de grève. Pour finir, nous pouvons dire que le problème avec le CNDD, ce n'est pas qu'il ait une mauvaise politique, mais plutôt qu'il n'a aucune politique. Sa seule préoccupation visible est de se maintenir au pouvoir et de se légitimer, comme le défunt CMRN. Nous voilà donc revenus aux méthodes du pouvoir dictatorial du Général Lansana Conté.

 

Question 2 : Après la prise du pouvoir par le CNDD, les pays occidentaux ont bloqué toute l'aide au développement de la Guinée. Selon vous quelle stratégie faudrait-il appliquer pour les ramener à de meilleurs sentiments ?

 

Réponse : Il faut savoir qu'ailleurs, les gouvernements ont des principes auxquels ils sont attachés. Ils ne peuvent pas se permettre de dépenser n'importe comment l'argent de leurs contribuables, comme on le fait chez nous. Ce n'est pas par hasard si eux sont appelés « Pays riches », alors que nous, sommes des « Pays pauvres très endettés » . Il est universellement admis aujourd'hui que la conquête et la conservation du pouvoir par la force est une source de mauvaise gestion de la chose publique , un facteur de regression pour nos Etats. Nous en avons fait l'amère expérience sous le pouvoir du Général Lansana Conté, issu du coup d'Etat du 3 avril 1984. Il est inutile de chercher à leurrer ou à tromper les pays amis donateurs de la Guinée. Tant que nous resterons dans ce pouvoir militaire, ils ne voudront pas gaspiller leur argent ici pour nourrir un tel système, car ils savent qu'en général, la population qui en a tant besoin, n'en bénéficiera pas. Vu ce que nous avons relaté plus haut, je ne sais pas comment on peut ne pas reconnaître qu'ils n'ont pas complètement tort de se tourner plutôt vers d'autres pays africains qui, eux luttent effectivement pour sortir du sous-développement et de la misère.

 

Question 3 : Mais alors, quelle solution préconisez-vous pour sortir de la crise actuelle ?

 

Réponse : Il faut qu'une véritable transition consensuelle se mette en place pour une issue démocratique et pacifique à la crise actuelle. Pour cela, il faut que les tâches quotidiennes du gouvernement allient recherche réelle du soulagement des souffrances des populations, esquisse de solutions à long terme pour remettre le pays sur les rails de la renaissance, combat contre l'impunité sous toutes ses formes et préparation des élections législatives et présidentielles.

 

Question 4 : Votre parti est seul à demander la tenue d'une conférence nationale. Pensez-vous que la tenue d'un tel forum est opportune dans les conditions actuelles de la transition ?

 

Réponse : Depuis fort longtemps nous avons milité pour la tenue de ces assises au niveau national. Nous avons déjà longuement développé nos arguments pour cela. Vu ce qui se passe, nous pensons même qu'une Conférence nationale – Vérité et réconciliation est incontournable pour sortir définitivement du système dictatorial et corrompu qui, en cinquante ans a détruit notre pays. Lorsque le Chef de l'Etat a demandé aux forces vives de lui faire des propositions pour la tenue d'un Forum national, nous avons fait là dessus des propositions très réalistes et détaillées. La tenue d'une telle assise ne compromet en rien le déroulement de la transition. Au contraire ! Malheureusement, nous n'avons jamais eu de réponse au courrier déposé à cet effet. Malgré la diffusion très large de nos propositions, aucun autre acteur politique ne s'est levé pour dire que la proposition est mauvaise. Mais tout le monde se tait. En fait ce que les gens veulent, ce n'est pas une sortie définitive de ce système pourri, mais que ce soit plutôt eux qui le dirigent et en profitent. Beaucoup de leaders politiques estiment à tort ou à raison qu'une telle conférence nationale les disqualifierait définitivement aux yeux du peuple.

 

Question 5 : Pensez-vous qu'il soit possible d'organiser des élections en 2009 ?

 

Réponse : Ce n'est qu'une question de volonté politique de tous les acteurs de la scène et rien d'autre. Si des élections ne sont pas organisées comme prévu en 2009, ce sera faute d'un véritable engagement politique. La question devrait être posée en premier lieu au CNDD qui détient tous les pouvoirs.

 

Question 6 : Vous avez suivi sans doute, les propos très durs tenus par le Chef de l'Etat à l'endroit de son Premier Ministre. Avez-vous un commentaire à faire là-dessus ?

 

Réponse : Nous avons écouté avec stupéfaction ces propos diffusés dans le monde entier à travers la Toile (Internet). Il est certain que la crédibilité du CNDD et de son gouvernement en a pris un coup fatal. Tout le monde sait maintenant que lorsque nous disions que notre pays n'a pas de gouvernement et qu'il vit dans l'anarchie, ce ne sont pas des propos d'opposants. C'est la triste vérité.

Maintenant, on se serait attendu que, devant cette atteinte publique à son honneur et à sa dignité, le pauvre PM M.Kabine Komara en tire les conséquences et qu'il démissionne. Mais il a apparemment avalé la couleuvre et se tient coi. La question qui se pose à ce sujet est la suivante : n' y a-t-il pas une stratégie du PM et de ses amis, derrière cette passivité apparente ?

 

Question 7 : Les Forces vives ont boycotté la rencontre convoquée au Palais du Peuple par le Capitaine Moussa Dadis Camara. Quelle est la position de votre parti sur ce boycott ?

 

Réponse : Nous avons toujours apprécié à leur juste valeur, toutes les ouvertures du CNDD et de son Chef, pour promouvoir le dialogue et la concertation entre toutes les composantes socio-politiques du pays. Mais lorsque sur une question très importante comme celle du chronogramme des élections et la sortie de la transition, on convoque les partis politiques par un simple communiqué radio, sans indication d'ordre du jour, devant les caméras de la RTG et surtout, en préparant des hurleurs pour nous agresser, vous comprendrez qu'il ne soit pas possible de répondre. Nous avons pour le Chef de l'Etat le respect qui est dû à sa personne et à son rang, mais, les enjeux étaient tels que nous ne pouvions pas recommander aux Forces vives de se rendre à cette réunion, car il n'en sortirait sans doute rien de bon pour notre pays. Le spectacle n'a jamais réglé des questions aussi graves que celles que nous avons aujourd'hui. Il nous fallait un cadre plus approprié pour ce genre de discussion, ce qui a été refusé.

 

Question 8 : La tournée de l'UFDG à l'intérieur du pays a été brutalement interrompue. Que pensez-vous de cette décision ?

 

Réponse : Nous avons tous appris cette surprenante décision du CNDD, sans qu'on ne sache quelle faute ou quel délit a été commis. Par la suite, il y a eu un communiqué du Ministère de l'Administration Territoriale et des Libertés Publiques, interdisant les manifestations politiques. Après la suspension des partis par les médias d'Etat ( RTG), nous en revenons à l'interdiction de fait des partis politiques, sauf sans doute ceux qui veulent chanter les louanges du CNDD. Ce que nous pouvons dire est que cette attitude du CNDD est regrettable. En prenant cette mesure de suppression des libertés politiques fondamentales, ils s'engagent dans une voie sans issue, car c'est celle qui a mené au coup d'Etat d'avril 1984. Mais la Guinée et l'Afrique de 2009 sont très différentes de celles de 1984. Le peuple a pris désormais conscience de sa force et exige le respect de ses droits sacrés à la liberté et à la souveraineté.

 

Question 9 : En ce mois de juin 2009, nous avons enregistré le décès du Président Omar Bongo Ondimba. Que pensez-vous de cet homme qui a dirigé son pays 41 ans et a marqué la vie politique africaine et les relations France-Afrique ?

 

Réponse : Je n'ai pas connu personnellement cet homme qui, effectivement a été très célèbre. Vous savez qu'il avait été préparé et coopté par le fameux Jacques Foccart qui régentait les services français opérant en Afrique. A mon avis il n'a jamais été que la voix de son maître, même s'il avait une forte personnalité. Il a favorisé les intérêts français au Gabon et en retour, les politiques et les militaires français l'ont bien protégé et l'ont laissé faire ce qu'il voulait chez lui. C'est ainsi que grâce à ces relations, lui et toute sa famille ont bâti une énorme fortune au Gabon et surtout à l'extérieur. Reconnu fin politicien, il a abondamment utilisé son pactole pétrolier pour soudoyer la classe politique française, afin qu'elle ne le chasse pas du pouvoir. Au Gabon, il avait des méthodes de corruption infaillibles pour arriver à bout de tous ses opposants. Pas un seul ne lui a résisté. Malgré les énormes richesses exploitées dans son pays (pétrole, bois, uranium, manganèse notamment), il laisse une population assez misérable. C'est ce système prédateur, anti-démocratique et corrompu, incompatible avec le développement de l'Afrique qu'on a baptisé « Françafrique ». Cette parodie de « démocratie sans alternance » a géré le pays pendant 41 ans..

Pour tempérer un peu mon propos, il faut dire que c'était un homme assez fidèle en amitié et qui faisait tout pour calmer les conflits en Afrique. Il n'a pas commis trop de crimes politiques comme ailleurs. Il laisse une situation politique incertaine. Mais contrairement à la Guinée qu'a laissée Lansana Conté, les Gabonais ont au moins un point de départ, une petite culture démocratique et des institutions perfectibles qui peuvent permettre au pays de se redresser. C'est incontestablement à son crédit et à celui de ses amis français qui l'ont piloté pendant des décennies.

 

Propos recueillis à Conakry par

Kateb Yacine le 25 juin 2009

 

http://www.youtube.com/user/dolonki

 

 

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